.                                                                                                                                                                                                              (Estampe-BNF)

 

Le Gouvernement révolutionnaire

Lorsque courant Juillet 1793 le Comité de salut public renouvelé prend le pouvoir, avec notamment l’élection de Robespierre le 27 [Maximilien Robespierre, né en 1758, député de Paris], la situation de la jeune république française, tant sur le plan intérieur qu’extérieur est critique.

Suite à l’arrestation des députés Girondins le 2 Juin, la révolte fédéraliste contre la Convention Montagnarde bat son plein. Lyon, Marseille, Bordeaux, Toulouse, Nîmes sont révoltées. La Vendée, royaliste et catholique est en rébellion armée et ne cesse de mettre en déroute les troupes républicaines. Au total, environ 60 départements sont hostiles à la Convention et contestent son pouvoir centralisé.

A l’extérieur, du nord au sud, les armées ennemies sont sur les frontières. L’Europe entière, avec à sa tête l’Angleterre, la Prusse et l’Espagne est coalisée contre la République. Au Nord, Valenciennes et Maubeuge sont tombées et la route de Paris est ouverte. De son côté, le duc d’York [Frédéric-Auguste, né en 1763, fils cadet du roi George III] est aux portes de Dunkerque. La Savoie est aux mains des piémontais. Au sud, les espagnols ont franchi les Pyrénées et se dirigent vers Perpignan et Bayonne. Toulon révoltée se livre aux anglais dont la flotte croise en Méditerranée.

  

L’Etat de la France en Juillet 1793

 

Il faudra attendre le 6 Septembre pour que le Comité de salut public, « Le Grand Comité », organe principal du pouvoir soit définitivement constitué avec la nomination de Collot d’Herbois [Jean-Marie Collot dit, né en 1749, député de Paris] et de Billaud-Varenne [Jacques Nicolas Billaud dit, né en 1756, député de Paris]. Quelques jours plus tard, le Comité de sûreté générale, chargé de la police politique est lui aussi renouvelé. Le gouvernement révolutionnaire peut se mettre en place. La Constitution est ajournée jusqu’à la paix. Le mot d’ordre est la défense de la Patrie. Le nouveau pouvoir sera basé sur le renforcement des armées, la conduite de la guerre, la  surveillance et la répression dans les départements insurgés. Alors que tous les citoyens aptes à se battre sont enrôlés pour rejoindre les troupes aux frontières et en Vendée, il faut également s’attaquer avec force aux ennemis de l’intérieur, les contre-révolutionnaires fédéralises et royalistes qui menacent la survie de la République. 

 

 

Le Comité de salut public enverra dans les départements des députés chargés d’épurer les autorités locales accusées de fédéralisme et de les remplacer par des individus acquis à la nouvelle orthodoxie et parfaitement fiables. Le Comité de sûreté générale sera chargé de la surveillance, des arrestations et de la comparution des suspects devant la justice révolutionnaire. Il s’appuiera pour ce faire sur les comités de surveillance locaux qui seront dotés de pouvoirs de police. 

La dictature montagnarde est en place. La sauvegarde de la République nécessite des mesures d’exception, elles seront appliquées sur l’ensemble du territoire national.  

Pour se faire une idée juste de ce que signifiait « Gouvernement révolutionnaire » pour les républicains, écoutons ce qu’en dit le député Albitte [Antoine Louis Albitte, né en 1761, élu de la Seine-Inférieure (Seine-Maritime)] :

« J’appelle gouvernement révolutionnaire un gouvernement qui détruit jusqu’au dernier germe du fanatisme [la religion], qui anéantit tous les restes détestables de la royauté et de la féodalité, qui ôte aux ci-devant tous les moyens de nuire, qui écrase les contre-révolutionnaires, les fédéralistes et les coquins, qui ranime les patriotes, honore les sans-culottes et fait disparaître l’indigence« .

Le 17 Septembre 1793, sur le rapport de Merlin de Douai [Philippe Antoine Merlin dit, né en 1754, député du Nord] est proclamée la loi dite des “Suspects”. Elle les définit et impose leur arrestation.

Sont réputés suspects :

1° Ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs écrits, se sont montrés partisans de la tyrannie, du fédéralisme, ou ennemis de la liberté.

2° Ceux qui ne pourront pas justifier de leurs moyens d’existence et de l’acquis de leurs devoirs civiques.

3° Ceux à qui il a été refusé des certificats de civisme [Document essentiel au sein de l’organisation gouvernementale révolutionnaire, établissant l’orthodoxie politique des citoyens].

4° Les fonctionnaires publics suspendus ou destitués de leurs fonctions par la Convention nationale ou par ses commissaires et non réintégrés.

5° Ceux des ci-devant nobles, ensemble les maris, les femmes, pères, mères, fils ou filles, frères ou sœurs et agents d’émigrés, qui n’ont pas constamment manifesté leur attachement à la Révolution.

Enfin, plus généralement, toutes les personnes qui ont émigré depuis le 14 Juillet 1789 bien qu’ils soient rentrés dans le délai prescrit par la loi, ainsi bien sûr que les étrangers. Et cette loi précisait : « Immédiatement après la publication du présent décret, tous les gens suspects qui se trouvent sur le territoire de la République et qui sont encore en liberté seront mis en état d’arrestation ».

Quelques jours plus tard, Chaumette [Pierre Gaspard dit Anaxagoras, né en 1763], Procureur de la Commune de Paris ajouta une nouvelle liste de suspects parmi lesquels il indiquait que devaient également en faire partie « ceux qui n’ayant rien fait contre la liberté n’ont aussi rien fait pour elle ».

La messe tragique était dite, place à la rédemption par le sang ! La Terreur allait faire son oeuvre… [Il faut préciser que le terme « Terreur » ne fait pas partie du vocabulaire révolutionnaire n’ayant été inventé qu’après le 9 Thermidor]

 

L’organisation du pouvoir révolutionnaire en l’an II

 

Le Calendrier Républicain

Pour les révolutionnaires, le calendrier grégorien, symbole d’un temps désormais révolu, “répertoire du mensonge, de la duperie et du charlatanisme”, doit disparaître. Il faut faire oublier le dimanche, jour du seigneur, les fêtes de Noël et de Pâques ainsi que tous les saints. Il faut marquer l’avènement d’une ère nouvelle, celle de « la régénération du peuple français ». C’est dans cet esprit que la Convention confie à son comité d’instruction publique le soin d’établir un nouveau calendrier “républicain”, véritable instrument de déchristianisation.

C’est le mathématicien Romme [Gilbert Romme, né en 1750, député du Puy-de-Dôme] qui se chargera de l’étude scientifique du problème, la partie poétique et pittoresque revenant à Fabre d’Eglantine [Phillipe François Nazaire Fabre dit, né en 1750, député de Paris]. Le résultat est une année de 12 mois de 30 jours plus 5 jours supplémentaires (6 pour les années bissextiles) Les mois sont divisés en quatre groupes de trois correspondant aux saisons. Ce sont, pour l’automne, Vendémiaire, Brumaire, Frimaire; pour l’hiver, Nivôse, Pluviôse, Ventôse; pour le printemps, Germinal, Floréal, Prairial  et pour l’été, Messidor, Thermidor, Fructidor. Les jours supplémentaires sont appelés Sans-Culottides. Chaque mois se divise en 3 décades de 10 jours. Dans chaque décade les jours sont nommés primidi, duodi, tridi, quartidi… ainsi de suite jusqu’au décadi,  jour de repos des travailleurs.

Les prénoms chrétiens sont bien entendu supprimés et remplacés par des appellations rappelant l’antiquité, l’actualité ou la nature. Ainsi, nous y trouvons indifféremment Brutus, Marat [Jean-Paul Marat, né en 1743, député de Paris, assassiné le 13 Juillet 1793 et martyr de la Nation], Potiron, Colchique, Groseille, Belle de nuit ou Cheval. Comme le précise Fabre d’Eglantine, “les réalités de la Raison sont substituées aux visions de l’ignorance”.

 

                                                                                                                                                                           (S. Tresca-Musée Carnavalet)

 

Le nouveau calendrier débute, rétrospectivement, le 22 septembre 1792, premier jour de la République. C’est le 1er Vendémiaire an I. L’année se termine le 30 Fructidor [16 Septembre] puis viennent les Sans-Culottides du 17 au 21. Voté le 5 Octobre 1793, le décret instituant le Calendrier républicain entre en vigueur le 7 [16 Vendémiaire an II]. Mais il faudra attendre le 24 Novembre 1793 [4 Frimaire an II] pour voir adoptée la nomenclature de Fabre d’Eglantine.

Les citoyens s’habituèrent difficilement à cette nouvelle datation. Et les travailleurs regrettaient l’ancienne qui leur donnait un jour de repos tous les 7 jours au lieu des 10 actuels. Mais, Terreur oblige, nul ne protesta. Ce n’est que le 1er Janvier 1806 que Napoléon Ier rétablira le calendrier grégorien.

 

La Loi du 22 Prairial

Le 22 Prairial [10 Juin 1794] le Comité de salut public, personnifié ce jour par Couthon [Georges Auguste Couthon, né en 1755, député du Puy-de-Dôme] présente devant les députés un projet de loi visant à modifier le fonctionnement du Tribunal révolutionnaire.

Suite au vote, le 17 septembre, de la loi des suspects, les comités de surveillance révolutionnaire [ou comités révolutionnaires] établis sur l’ensemble du territoire national furent investis d’un pouvoir de police qui leur permettait de dresser des listes de suspects et de décerner contre eux des mandats d’arrêt, privilège jusqu’alors réservé aux Comités de gouvernement, Salut public et Sûreté générale. On estime à environ 500 000 les personnes qui ont été arrêtées sous cette dénomination de Septembre 1793 au 9 Thermidor an II [27 Juillet 1794].

Puis, le 27 Germinal [16 avril 1794], la Convention décida qu’à l’avenir “les prévenus de conspiration seraient traduits de tous les points de la République au Tribunal révolutionnaire de Paris”. Ces mesures nécessitaient donc des aménagements dans le fonctionnement du tribunal parisien qui allait devoir faire face à l’afflux des accusés transférés de province.

Mais la nouvelle loi que le Comité présentait ce 22 Prairial allait plus loin qu’une simple réforme technique. Elle poursuivait un but politique précis – l’élimination de tous les ennemis du régime – et procédait à une re-définition complète de la justice révolutionnaire. Voici quelques éléments du décret :

IV – Le Tribunal révolutionnaire est institué pour punir les ennemis du peuple.

V – Les ennemis du peuple sont ceux qui cherchent à anéantir la liberté publique, soit par la force, soit par la ruse.

VI – Sont réputés ennemis du peuple ceux qui auront provoqué le rétablissement de la royauté, ou cherché à avilir ou à dissoudre la Convention nationale et le gouvernement révolutionnaire et républicain dont elle est le centre.

– Ceux qui auront trahi la république dans le commandement des places et des armées, ou dans toute autre fonction militaire, entretenu des intelligences avec les ennemis de la république, travaillé à faire manquer les approvisionnements ou le service des armées;

– Ceux qui auront cherché à empêcher les approvisionnements de Paris, ou à causer la disette dans la république;

– Ceux qui auront secondé les projets des ennemis de la France, soit en favorisant la retraite et l’impunité des conspirateurs et de l’aristocratie, soit en persécutant et en calomniant le patriotisme, soit en corrompant les mandataires du peuple, soit en abusant des principes de la Révolution, des lois ou des mesures du gouvernement par des applications fausses et perfides;

– Ceux qui, étant chargé de fonctions publiques, en abusent pour servir les ennemis de la Révolution, pour vexer les patriotes, pour opprimer le peuple;

– Enfin, tous ceux qui sont désignés dans les lois précédentes relatives à la punition des conspirateurs et contre-révolutionnaires et qui par quelques moyens que ce soit et de quelques dehors qu’ils se couvrent auront attenté à la liberté, à l’unité, à la sûreté de la République, ou travaillé à en empêcher l’affermissement.

Cette énumération, abrégée, peut paraître fastidieuse, mais elle est indispensable pour comprendre le fonctionnement du Tribunal révolutionnaire dans les jours qui vont suivre.

Ensuite, le décret fixe les modalités d’application de la loi:

VII – La peine portée contre tous les délits dont la connaissance appartient au Tribunal révolutionnaire de Paris est la mort.

VIII – La preuve nécessaire pour condamner les ennemis du peuple est toute espèce de document, soit matérielle, soit morale, soit verbale, soit écrite, qui peut naturellement obtenir l’assentiment de tout esprit juste et raisonnable. La règle des jugements est la conscience des jurés éclairés par l’amour de la patrie; leur but, le triomphe de la République et la ruine de ses ennemis; la procédure, les moyens simples que le bon sens indique pour parvenir à la connaissance de la vérité dans les formes que la loi détermine.

Voici enfin quelques éléments de cette procédure:

IX – Tout citoyen a le droit de saisir et de traduire devant les magistrats les conspirateurs et les contre-révolutionnaire. Il est tenu de les dénoncer dès qu’il les connaît.

X – Nul ne pourra traduire personne au Tribunal révolutionnaire, si ce n’est la Convention nationale, le Comité de salut public, le Comité de sûreté générale, les représentants du peuple commissaires de la Convention, et l’Accusateur public du Tribunal révolutionnaire.

De plus, les Comités s’arrogeaient le droit de déférer directement, sans avoir à en référer à l’Assemblée les prévenus devant le Tribunal révolutionnaire. Enfin, la nouvelle loi supprime l’interrogatoire préalable, les témoins – sinon à charge et les défenseurs. [La dénonciation ayant en elle même valeur de preuve, on vit défiler au Tribunal révolutionnaire, ils en avaient l’obligation, tout ce que la France comportait de délateurs, appelés à réitérer devant les juges leurs témoignages contre les accusés.]

XVI – La loi donne comme défenseurs aux patriotes calomniés des jurés patriotes; elle n’en accorde point aux conspirateurs… “C’est partager une conspiration que de défendre les conspirateurs”, ajouta Couthon dans sa présentation.

 

La Loi du 22 Prairial (Archives Nationales)

 

En déposant ce projet, le Comité de Salut public dépassait largement les souhaits de la Convention qui se montra d’abord hostile au décret, ses membres craignant pour leur propre sort. Robespierre, intervenant en soutien à Couthon, somma l’Assemblée d’adopter un projet qui dit-il “ne renferme aucune disposition qui ne soit adoptée d’avance par tous les amis de la liberté ”. Il emporta le vote.

Il est à signaler que l’attentat du 4 Prairial [23 Mai 1794] contre Collot d’Herbois et le pseudo-attentat contre Robespierre [voir Admiral Henri et Renault Cécile au 29 Prairial] accélérèrent la présentation du projet de loi devant la Convention.

 

L’Arrestation des Suspects

On reconnaît le suspect à ses relations, ses propos, jusqu’à son apparence. Ses crimes ne sont plus uniquement ses actes mais aussi ses signes extérieurs.

En règle générale, le suspect est interpellé chez lui au lever du jour sur ordre du Comité révolutionnaire local qui est le garant de la politique des Comités de gouvernement. C’est ce même comité qui délivre les certificats de civisme [Attestation de la bonne conformité du citoyen à l’orthodoxie politique en vigueur. Obligatoire et indispensable. Son refus fera du demandeur un suspect avec toutes les conséquences que cela implique] ainsi que les passeports [Obligatoire pour tout déplacement sur le territoire national avec mention des villes étapes où un visa de contrôle est imposé].

Le Comité local reçoit également les dénonciations qui seront nombreuses durant la Terreur. Les autorités encouragent la délation. « Dénoncez ! Dénoncez ! Dénoncez ! », voilà le mot d’ordre du Comité de sûreté générale. La délation, sous la Terreur est une acte civique. C’est la preuve de l’engagement citoyen à la défense de la République.

La dénonciation devient le fondement de l’accusation. Bientôt, elle sera rémunérée [200 livres pour une dénonciation avérée (le salaire moyen d’un manoeuvre parisien fin 1793 était d’environ 20 livres par jour)] et les dénonciateurs protégés de toute poursuite. Ce sera évidemment la porte ouverte à toutes les dérives, jalousies, haines recuites et autres règlements de compte. 

Et c’est enfin le comité révolutionnaire qui délivre les mandats d’arrêt.

 

                                                                                                                                                                                                               (J.B. Huet-Musée Carnavalet)

 

Ce sont les commissaires du comité qui procèdent à l’arrestation du suspect en compagnie de quelques hommes en armes. Celle-ci opérée, ils posent les scellés chez l’individu appréhendé lequel est alors conduit au comité où il est interrogé avant d’être incarcéré au sein de la structure locale de détention. Sa culpabilité admise, un procès-verbal de son interrogatoire est rédigé assorti des conclusions des commissaires portant nécessité de sa mise en accusation devant la juridiction compétente. Depuis le 27 Germinal [16 Avril 1794], on l’a vu, seul le Tribunal révolutionnaire de Paris est détenteur de l’autorité judiciaire en matière de justice politique. Il faut donc assurer le transfert du prisonnier jusqu’à la capitale.

Pour la rejoindre, les suspects sont conduits par les gendarmes « de brigade en brigade ». Ils voyagent sur des charrettes parfois équipées de bancs où il sont attachés ou encore recouverts de paille où ils sont entravés deux par deux. Le voyage est difficile, ouvert à toutes les intempéries. Traversant des bourgs et des villes, ils sont souvent en butte à la vindicte populaire et les insultes fusent. A la halte, le soir, ils sont logés dans la prison locale, jetés dans des cachots souvent insalubres sur une paille répugnante et nourris de soupe claire et de mauvais pain. Tôt le matin on repart pour une longue journée. Pour certains, ce calvaire dure plusieurs semaines selon la distance qu’ils ont à parcourir.

Arrivés au Palais de Justice, leur identité ayant été reconnue par les huissiers du tribunal et leurs dossiers d’accusation récupérés, ils sont répartis dans les différentes prisons selon les places disponibles dans l’attente de leur procès. A la veille de celui-ci, ils seront ramenés à la Conciergerie, l’antichambre du Tribunal révolutionnaire. 

 

Les Prisons de Paris

Paris, sous la Terreur, est une vaste prison. On y trouve plus de 35 lieux de détention sans compter les dépôts des 48 sections et celui de la Mairie. De nombreux établissements religieux de la capitale devenus biens nationaux ainsi que des collèges et des hôpitaux ont été transformés en prisons. 

Les principales maisons d’arrêt de la capitale sont la Force, la Grande pour les hommes et la Petite pour les femmes [S’ouvrait rue du Roi de Sicile, faisait angle avec la rue Pavée et recouvrait la rue Malher]; L’Abbaye [Se trouvait sur le tracé du Bd Saint-Germain à la hauteur du n°168]; Sainte-Pélagie [Faisait angle avec la rue de la Clef et la rue du Puits-de-l’Ermite]; Les Madelonnettes [S’ouvrait à la hauteur du 4-6 rue des Fontaines du Temple]; Le Luxembourg ou encore Saint-Lazare [S’étendait à la hauteur du 107 rue du Faubourg-Saint-Denis] et les Carmes [70 rue de Vaugirard].

 

Entrée de la Grande Force rue du Roi de Sicile (A.P. Martial-Musée Carnavalet)

 

La vie dans les prisons de la Terreur est rude. Elle s’améliore quelque peu si vous avez les moyens d’échapper aux cachots et de payer le prix d’un lit en cellule partagée ou mieux, celui d’une chambre individuelle. Sans argent, vous êtes jetés sur la paille fétide de cachots lugubres, véritables cloaques chargés de vermine. Tout s’achète et tout se vend à des prix plusieurs fois supérieurs à l’ordinaire. La nourriture de la prison est infecte. Pour pouvoir se nourrir un peu plus correctement, il faut avoir recours aux services de traiteurs qui, tels des vautours se pressent aux portes des prisons. Pour une somme conséquente – certains d’entre-eux feront fortune – ils proposent des repas tout juste mangeables. A Saint-Lazare, le traiteur Périnal sert une mauvaise soupe avec des harengs rances et un vin aigre. Des prisonniers protestent… Le concierge Bergot rassure le traiteur « C’est encore trop bon pour ces bougres qu’on va guillotiner. S’ils ne veulent pas manger ce que tu leur sers, qu’ils aillent se coucher ! » 

 

L’Abbaye (Vue de sa démolition en 1854) (Leyris – ©BHVP)

 

Tout est prétexte à vexation, les humiliations sont permanentes et les moqueries incessantes de la part des geôliers. La presse étant désormais supprimée, les huissiers ironisent tandis qu’ils distribuent tard le soir aux accusés du lendemain leur acte d’accusation : « Tiens, voilà le journal du soir, bonne lecture ! », ou encore « Voilà ton billet d’enterrement ! » le tout ponctué d’un grand éclat de rire… 

Les communications avec l’extérieur étant interdites et les courriers systématiquement interceptés [décret  du 24 ventôse an II (14 Mars 1794) qui ordonnait la saisie de tous les courriers, entrants et sortants], il faut ruser pour contourner le règlement. Ainsi un prisonnier découvrira t-il un mot d’amour ou de consolation dans le corps de la volaille que le traiteur lui sert. Un autre pourra trouver une mèche de cheveux dans le bec du pigeon qu’il s’apprête à déguster…   

Les barrières sociales n’existent plus en prison. Toutes les classes sont représentées. Le manoeuvre côtoie la duchesse, le laboureur la comédienne et le financier le malfaiteur. Comme le disait Thiers, « La prison est l’endroit où l’égalité voulue se réalise vraiment. Tout le monde partage la même misère humaine ». Pour l’aristocratie, néanmoins, l’étiquette reste de mise. On fait assaut de civilités lorsque l’on se croise et l’on continue à se donner du Mr le Comte ou du Mme la Marquise.

 

Sainte-Pélagie (Nadar)

 

Phénomène étonnant, remarquable, la vie est partout et souvent dans l’excès. La peur omniprésente entraîne une envie de vie sans barrière. Il faut repousser l’angoisse qui étreint et faire bonne figure. Alors on force le trait en affichant une joie de façade. On se réunit, on fait des bons mots, on versifie, on joue, on rit… Les femmes s’habillent et se coiffent, on garde le goût de la séduction… et des intrigues se nouent… Car, comme le dit Michelet, « La Mort est une puissante et rapide entremetteuse ».

Mais depuis la loi du 22 Prairial et l’arrivée de prisonniers venus de toutes les régions de France, les conditions de détention se sont encore durcies. Les prisons sont saturées. L’argent a été supprimé. Les prisonniers à leur arrivée voient leurs biens saisis. Désormais, sur leur pactole, on ne leur attribuera que 50 sous [1 livre = 20 sous] par jour pour leurs besoins essentiels, nourriture, chandelles ou vidage des « Griaches », les seaux d’aisance. La convivialité n’est plus de mise. Les guichetiers rôdent avec des chiens agressifs. On évite de se regrouper, on se tait. On ne peut plus faire semblant… De plus en plus de prisonniers sont appelés chaque soir pour le tribunal. Le rythme des jugements s’accélère. On sait qu’il n’y a plus d’avocats ni de témoins à décharge pour vous défendre. On écrit néanmoins à ses proches la certitude de son innocence et de son acquittement, plus pour les rassurer que par conviction. On ne sait pas, bien sûr que ces courriers n’arriveront jamais à destination et finiront dans les dossiers de l’Accusateur public Fouquier-Tinville…

 

La Conciergerie

La vieille prison du Palais de la Cité est l’antre de Fouquier. Il y règne en maître absolu. Surtout depuis Floréal [Mai 1794] où il y a pris ses appartements. Il loge sur trois niveaux au-dessus de la Petite Tournelle, tout contre la tour Bonbec. Dès le matin il descend faire sa ronde, regarde, écoute, surveille, donnant ses ordres pour la journée, n’hésitant pas à apostropher les gardiens qu’il trouve trop indolents. Tout doit être en ordre, l’organisation des comparutions et des exécutions sans aucune faille, il ne tolérera aucun manquement. On ne discute pas, on acquiesce et on obéit. La peur n’est pas que chez les prisonniers…

Son inspection faite, il monte dans les locaux de son tribunal assister à l’arrivée du personnel en ne manquant pas de réprimander les retardataires. Puis, à 7h30, il rejoint ses jurés à la buvette pour faire avec eux le point sur la journée à venir. Il les exhorte à toujours plus de fermeté particulièrement, bien sûr avec les nobles et les prêtres, coupables par essence. Lorsque sa machine à tuer fonctionnera comme il le souhaite, il s’en réjouira devant eux « Les têtes tombent comme des ardoises »… 

 

                                   La Conciergerie sous la Révolution (P.G. Berthault-Musée de la Conciergerie)

 

Pour les accusés, la Conciergerie est la dernière étape avant le Tribunal révolutionnaire. Tous les soirs, les charrettes de Fouquier se rendent dans les différentes prisons de la capitale afin d’y récupérer les accusés du lendemain. Les prisonniers sont réunis dans la cour ou le préau de la prison et l’huissier du tribunal se présente, liste en main. C’est évidemment le moment le plus redouté par les détenus. On n’ose regarder, on se prend la tête entre les mains, on se serre les uns contre les autres, on ferme les yeux et on écoute la terrible litanie de noms qui s’égrène dans un silence mortifère. Quand la voix s’arrête, si son nom n’a pas été prononcé, on pousse un discret soupir de soulagement, une journée de gagnée… Dans le cas contraire, on reste pétrifié, le souffle coupé, sans réaction, abattu… Puis on reprend ses esprits, on enlace ses compagnons d’infortune mais très vite on est séparé par les gardes. Regroupés, entravés, on est entraîné vers les charrettes sans avoir eu la possibilité de récupérer les quelques effets restés dans les cellules.

En cet été 1794, la Conciergerie est alors la pire prison de Paris. Elle est surpeuplée, les chambres individuelles sont maintenant pour quatre voire plus et dans les cachots s’entassent des dizaines de malheureux dans des conditions d’insalubrité extrême avec la gale comme compagne. Pour les prisonniers épuisés, effarés qui y pénètrent en cette fin de journée c’est une nouvelle épreuve, une véritable descente aux enfers.  L’odeur des griaches et de la paille fétide emplit les couloirs jusqu’au greffe. Il règne dans ce sinistre espace une agitation et un brouhaha indescriptibles, le tout ponctué par les jurons et les coups des gardiens ivres accompagnés des aboiements des molosses. 

L’appel effectué, leurs noms inscrits sur le registre d’écrou, les accusés du lendemain sont jetés sans ménagement dans les divers cachots, cloaques où ils passeront la nuit. Il arrivera même certain soirs qu’ils doivent dormir dans les cours à même le sol… Dès l’aube, les geôliers les arrachent à leur pauvre sommeil et les réunissent dans le corridor. C’est le début de cette longue et fatale journée. Bientôt arrivent les huissiers insolents chargés de les identifier et de les conduire au Tribunal. Le groupe, solidement encadré de gendarmes, traverse le préau des hommes et s’engage dans l’étroit escalier de la tour Bonbec. Arrivés à l’étage, ils suivent le tortueux corridor du bâtiment vieux qui les mène à la salle où ils seront parqués dans l’attente de l’audience qui s’ouvrira à dix heures. 

La messe étant dite, vers 3 heures de relevé [15 heures], les condamnés sont redescendus au guichet de la prison où il sera procédé à leur « toilette ». Pour les hommes ce sera dans l’arrière-greffe, pour les femmes dans deux petits cabinets à la sortie du guichet. Sous l’oeil des gendarmes, les aides du bourreau se mettent à l’oeuvre. Les cheveux sont coupés ras la nuque et les vêtements largement échancrés. Puis on les déleste consciencieusement de tous leurs bijoux, bagues, alliances, médaillons et autres croix avant de leur lier les coudes dans le dos.

Lorsque ce funèbre cérémonial prend fin, à l’appel de leur nom, les condamnés sont hissés dans les charrettes remisées dans la cour de Mai. Chaque jour une foule avide assiste au départ du funeste cortège. Après avoir suivi l’audience, les spectateurs veulent maintenant voir le dernier acte de la tragédie. Certains n’hésitent pas à suivre les charrettes jusqu’à l’échafaud en couvrant les malheureuses victimes d’invectives à l’image des fameuses « Furies de la Guillotine ».

Le greffe vidé de ses occupants, la citoyenne Richard, femme du concierge récupère les cheveux dans un panier en osier et s’empresse d’aller les vendre… 

 

Le départ des charrettes pour l’échafaud (J. Duplessi-Bertaux-BNF)

 

On ne peut parler de la Conciergerie sans évoquer l’Hospice de l’Evêché. La vielle infirmerie de la Conciergerie, obsolète et insalubre n’ayant plus les moyens de remplir ses fonctions il fallait trouver un nouvel endroit pour ce faire. L’Evêque constitutionnel de Paris, Jean-Baptiste Gobel ayant dénoncé sa prêtrise en coiffant officiellement le bonnet rouge pour complaire aux gouvernants, les locaux de l’Evêché de Notre-Dame se trouvaient vacants. La Convention décida donc le 5 Pluviôse [24 Janvier 1794] de les affecter à la création d’un hospice consacré à la santé des prisonniers de la Conciergerie. Des médecins, chirurgiens, infirmiers et un apothicaire y furent nommés. On ne pouvait y être admis que sur avis médical validé par Fouquier-Tinville. Comme on le verra, cet Hospice de l’Evêché jouera un rôle important dans notre histoire notamment au sujet des femmes enceintes condamnées à mort.

 

Les locaux de l’Hospice de l’Evêché (Nicole)

 

Le Tribunal Révolutionnaire

Début Mars 1793, la situation à Paris est critique; le pain manque et les magasins sont pillés. Les frontières de la République sont menacées. L’heure est à la réquisition. Tous les hommes aptes sont appelés sous les drapeaux. Le 9, l’émeute gronde autour de la Convention. Les sections parisiennes sont en effervescence. Celle du Louvre adresse aux députés le ressenti général des  citoyens  qui s’apprêtent à rejoindre les troupes en laissant leurs familles sans défense : « Ils sont dégoûtés de partir parce qu’ils disent qu’il n’y a pas de justice réelle dans la République et qu’il fallait que les traîtres et les conspirateurs fussent punis ».

Le 10, un député, Jeanbon Saint-André [André Jeanbon dit, né en 1749, député du Lot] se fait l’écho des sections parisiennes demandant la punition des ennemis de l’intérieur, et requiert de la Convention “l’établissement d’un tribunal révolutionnaire jugeant sans appel les perturbateurs du repos public”.

A cette occasion, Danton [Georges-Jacques Danton, né en 1759, député de Paris] monte à la tribune pour soutenir ce projet, indispensable dit-il afin d’empêcher, devant la populace en furie, que ne se renouvellent les massacres de  Septembre 1792 : “Si un tribunal eût alors existé, le peuple, auquel on a si souvent, si cruellement, reproché ses journées, ne les aurait pas ensanglantées… Profitons des fautes de nos prédécesseurs… soyons terrible pour dispenser le peuple de l’être… organisons un tribunal, non pas bien, c’est impossible, mais le moins mal qu’il se pourra…”

Le jour même, malgré l’opposition d’une faible partie de l’assemblée et particulièrement du député Lanjuinais [Jean-Denis Lanjuinais, né en 1753, député de l’Ille-et-Vilaine] qui voit dans ce projet “Une violation de tous les principes des droits de l’homme”, le décret instaurant cette nouvelle juridiction est voté par la grande majorité de la Convention. La rédaction en est confiée au Girondin Isnard [Maximin Isnard, né en 1755, député du Var]. En voici son article premier :

« Il sera établi, à Paris, un tribunal criminel extraordinaire qui connaîtra de toute entreprise contre-révolutionnaire, de tout attentat contre la liberté, l’unité, l’indivisibilité de la République, la sûreté intérieure et extérieure de l’état, et de tous les complots tendant à rétablir la royauté ou à établir toute autre autorité attentatoire à la liberté, à l’égalité et à la souveraineté du peuple, soit que les accusés soient fonctionnaires civils ou militaires ou simples citoyens ».

Le Tribunal sera composé d’un président entouré de juges assesseurs, d’un accusateur public et d’un jury.

L’homme qui, le 13 mars, est nommé accusateur public est un ancien procureur du Châtelet, ruiné par une vie dissolue, cousin éloigné de Camille Desmoulins [Benoît-Camille Desmoulins, né en 1760, député de Paris], que ce dernier, alors secrétaire général du ministère de la justice, afin de l’aider à se sortir des graves difficultés financières qu’il connaît, a fait nommé directeur du jury d’accusation de l’éphémère tribunal du 17 Août, créé  pour punir les royalistes arrêtés le 10 suite à la prise des Tuileries. C’est alors un homme de 46 ans, révolutionnaire actif – commissaire du district de Saint-Merri il a participé dans les locaux de la Commune à la préparation de l’insurrection du 10 Août – qui sent que se réalise enfin, après tant d’années de misère, le destin de sa vie. Il se nomme Antoine-Quentin Fouquier-Tinville et est né à Hérouel [Aisne] le 12 juin 1746.

Louis-Sébastien Mercier, dans Le Nouveau Paris, nous en donne un portrait : “Il est de taille carrée, les épaules larges. Ses cheveux noirs aux mèches plates retombent sur le collet de son petit manteau. Dans son visage pâle et grêlé, où se dressent deux sourcils aigus, les petits yeux noirs et mobiles expriment tout à tour la franchise, la ruse, l’énergie ou la dureté. Le nez, grand et fort, retombe sur les lèvres rasées et minces. La mâchoire est lourde et massive, la taille moyenne. Son regard fixe fait malgré soi baisser les yeux. Lorsqu’il s’apprête à parler, il fronce le sourcil, et plisse le front. Sa voix est haute, rude et menaçante; elle passe soudainement de l’aigu au grave, et du grave au ton le plus rémisse”. Au moral, Fouquier est un être impulsif, violent, sujet à de brusques sautes d’humeur. C’est un esprit bouillonnant et passionné, au tempérament excitable, à la volonté combative. C’est un idéaliste qui met au service d’une sourde ambition un esprit rusé, minutieux, tourmenté, et qui croit en sa mission.

Très vite il se lance dans l’organisation de “son” tribunal. Comme lieu des audiences, il choisit la Grand’Chambre [1ère chambre civile jusqu’en 2018], que les magistrats de la Cour de Cassation qui l’occupaient furent priés de quitter séance tenante. Le 6 Avril 1793, Fouquier inaugure ses nouvelles attributions. Il a revêtu le costume des juges, l’habit noir, avec, sur la poitrine, le ruban tricolore qui soutient la médaille de sa fonction. Il est coiffé du chapeau relevé à la Henri IV orné de la cocarde tricolore et pourvu d’un panache de plumes noires. Ce premier jour il fit merveille, prononçant un réquisitoire “plein de force, plein d’énergie, où respirait à chaque mot le feu brûlant, le feu électrique du plus pur patriotisme”. L’accusé, Louis Guyot des Maulans, gentilhomme poitevin, prévenu d’émigration, arrêté porteur de deux passeports et d’une cocarde blanche [cocarde royaliste], fut condamné à mort. Fouquier, pour son coup d’essai, avait fait coup de maître. Il venait d’obtenir sa première tête.

 

Fouquier-Tinville (F. Bonneville-BNF)

 

Quatorze mois plus tard, au moment où nous pénétrons dans ce tribunal, beaucoup d’autres “fameuses” têtes sont déjà tombées : Charlotte Corday; le général Custine; Marie-Antoinette; les Girondins, Vergniaud et Brissot en tête; Mme Roland; Mme du Barry et plus récemment Hébert, Le père Duchesne; Chaumette et puis Danton et Camille Desmoulins, le cousin à qui Fouquier doit sa florissante situation… et tant d’autres anonymes…

Aujourd’hui, avec la loi du 22 Prairial, le tribunal a été réorganisé. Un nouveau président a été nommé. Il s’appelle René-François Dumas, est né à Jussey (Haute-Saône) et est âgé de 37 ans. Ancien prêtre ayant rompu ses vœux, abandonnant “une voie sans but”, pour se faire avocat, il végète sans affaires. En 1789, il offrira ses services à la duchesse de Brancas-Lauraguais, se présentant à elle comme étant “d’une taille ordinaire, d’une constitution médiocre, d’une figure peu avantageuse…” La duchesse ne sera pas séduite par ce portrait et Dumas saura s’en souvenir lorsque 5 ans plus tard il l’enverra à la mort. De retour à Lons-le-Saunier, sans le sou, il fonde une société populaire Le Club de l’Arrosoir. Meneur des mouvements révolutionnaires locaux, il parvient à se faire élire maire le 20 Mai 1791. Puis il fait la connaissance d’Augustin Robespierre [Augustin Bon, né en 1763, Député de Paris, frère de Maximilien] en déplacement à Lons. C’est alors qu’il se signale à la “bienveillance” des Comités par quelques exploits…  Son frère aîné était avocat et son père commandait la gendarmerie de la ville. Tous deux faisaient partie de l’administration du département du Jura. Considérés comme modérés, ils déplaisaient à la société populaire locale qui décida de dépêcher vers Paris un groupe de citoyens éprouvés afin de dénoncer leur tiédeur à la Convention. Dumas accepta de se joindre à cette députation et dénonça sans honte ses plus proches parents. Son frère eut heureusement le temps de franchir la frontière et se réfugia à Genève. Plus tard, toujours de Suisse, il écrira à son cadet, devenu président du Tribunal révolutionnaire. Dumas, reconnaissant l’écriture au vu de l’adresse, refusera d’ouvrir la lettre, si ce n’est en présence de témoins. Elle porte, de sa main, la mention suivante : “Le présent jour, il m’est arrivé une lettre sans enveloppe timbrée Genève; j’ai reconnu l’écriture et j’en ai fait ouverture en présence de Fouquier, accusateur public et de Liendon son substitut et, après avoir pris lecture en commun, j’ai demandé et il a été convenu qu’elle serait déposée au parquet pour y servir de pièce à conviction contre son auteur et ses complices”. Au Parquet, le 18 Floréal an II  [7 Mai 1794].

A Paris Dumas rencontre Robespierre dont il fait la conquête, ce dernier notant en effet à son propos : “Homme énergique et probe, capable des fonctions les plus importantes”. C’est ainsi qu’il le fait nommer, en Septembre 1793, vice-président du Tribunal révolutionnaire avant de le hisser maintenant à la présidence.

A Lons-le-Saunier où il était craint, on le surnommait “Dumas le Rouge” par allusion à la couleur ardente de sa chevelure, à la rousseur de son visage et de ses mains, désavantages qu’il cherchait à atténuer en s’affublant de vêtements écarlates. A Paris il n’en aura plus l’occasion, du moins lors des audiences, le costume du président étant résolument noir. Sa jeune épouse “très jolie et très ambitieuse”, était devenue la maîtresse d’un autre avocat de Lons-le-Saunier, Pierre-Louis Ragmey. Ce dernier ne quittait pas le ménage, avec la bienveillance du mari. Lorsque Dumas fut nommé vice-président du Tribunal révolutionnaire, Ragmey, qui avait été lui aussi de la députation délatrice, fut nommé juge. Le ménage à trois put donc continuer sans encombres dans la capitale jusqu’au 4 Ventôse [22 Février 1794] où “l’ami” de madame Dumas est mandaté par la Convention pour organiser sur le champ un tribunal révolutionnaire à Brest. D’après Roffin, dans sa Dénonciation de la conduite atroce du Tribunal Révolutionnaire de Brest, “à l’instar de Dumas et Coffinhal, il exerçoit à l’audience [Il présidait] un affreux despotisme. Il entendoit négligemment et en masse les témoins à décharge et en a même chassé 3 avant d’avoir reçu leur déclaration”. Bien entendu, comme à Paris, le tribunal avait ses moutons [des mouchards] dans les prisons. Puis Roffin ajoute que “le tribunal avait fait barrer le couteau de la guillotine d’une bande tricolore comme pour dire au peuple que la liberté ne se nourissoit que de sang”. Nommé vice-président du Tribunal révolutionnaire de Paris au 22 Prairial, Ragmey choisit de rester à Brest, ce qui lui évita, après le 9 Thermidor, de subir le sort de ses amis parisiens et lui permit ainsi de sauver sa tête, après avoir fait quelques mois de prison.

               

    Dumas (La Nuit du 9 Thermidor/Fragment – J.J. Weert-Musée de Roubaix)

 

Trois autres juges du Tribunal révolutionnaire sont promus à la vice-présidence. Ils ont pour nom Scellier, Naulin, qui avait été substitut de Fouquier-Tinville avant d’être nommé juge et Coffinhal. Pierre-André Coffinhal, né à Aurillac, 31 ans, ancien clerc de procureur au Châtelet, homme de loi, est une vieille connaissance de Fouquier qu’il a croisé au tribunal du 17 Août. On le dit “Robuste et grand comme un hercule, yeux noirs, sourcil épais, teint jaune, voix retentissante”. Il est d’un caractère fort sombre, fait peur aux prévenus et en joue. Il a été successivement médecin, avocat,  orateur de clubs, commissaire du district de Saint-Louis, où il demeure, rue Regratière [rue Le Regrattier]. C’est comme commissaire national près le tribunal du deuxième arrondissement qu’il fera parler de lui et se rappellera aux bons soins des conventionnels qui le nommeront au Tribunal révolutionnaire.

Les substituts de l’accusateur public sont Grébeauval, l’ancien secrétaire de Fouquier, Liendon, ancien commissaire de police, Royer et Givois, ex-agent national de la commune de Cusset (Allier) qui n’eut pas l’occasion d’officier.

Les juges ont pour nom Deliège, président du tribunal de la Marne, député à la Législative; Maire, ancien avocat au Parlement; Foucault, ancien agriculteur; Bravet; Barbier, originaire de Lorient; Harny; Garnier-Launay, ancien avocat, intime de Robespierre; Paillet, professeur de rhétorique à Châlons; Laporte et Félix, tous deux ex-membres de la commission militaire de Tours [Lorsque le juge Laporte entra pour la première fois dans la salle de la Liberté pour y prêter le serment, il vit sur les gradins son propre frère qui, le même jour, devait être condamné à mort. Il jura et se retira sans mot dire] ainsi que Loyer, proche, lui aussi, de Robespierre, épicier rue [Saint] André des Arcs [rue St-André-des-Arts], précédemment juré et qui obtient là une belle promotion.

 

Médaillon de Juge du Tribunal Révolutionnaire

 

Viennent enfin ceux dont le rôle sera capital, ceux qui détiennent la décision finale, ceux sur qui l’on doit pouvoir compter, les jurés. On va donc garder les hommes sûrs, les hommes qui sauront parfaitement comprendre ce que veulent les comités et qui mettront leur terrible mission au dessus de toute autre considération. Dans le nombre on trouve trois tailleurs, Presselin, Aubry, Gemont; trois peintres, Châtelet, jadis employé par Marie-Antoinette aux peintures des coquettes paysanneries de Trianon, Prieur, l’auteur du recueil Les Tableaux de Paris pendant la Révolution, gamin de Paris, grandi sur le pavé des rues, à la mine têtue, vulgaire, à l’air dur avec de la finesse et de l’ironie aux lèvres qui aimait à croquer les accusés lors des audiences et Topino-Lebrun; cinq menuisiers, Gauthier, Billon, Devèze, Trinchard et Duplay, l’hôte de Robespierre; un marchand de sabots, Desboisseaux; un serrurier, Didier, ancien secrétaire de Maximilien; un imprimeur, Nicolas et un violoniste de guinguettes devenu secrétaire de Fouquier, Lumière.

Il est certain que l’Accusateur-Public guida les comités dans le choix des jurés. Mais il ne fut pas le seul. Robespierre intervint également dans la composition des listes. De la précédente organisation, il écarta les jurés jugés faibles pour ne conserver que les plus sûrs. Outre Duplay chez qui il habitait, il garda Didier, le serrurier de Choisy, le luthier Renaudin ainsi que Châtelet, Girard, et Gravier, ses gardes du corps. En compagnie de Brochet, ancien valet de chambre, de Leroy qui se fait appeler Dix-Août pour faire oublier son « affreux » patronyme et son origine [marquis de Montflabert], du perruquier Ganney, de Trinchard, de Prieur, et de “Sempronius Gracchus” Vilate, “le petit Maître”, proche de Barére et de Robespierre, ils seront l’état-major de Fouquier, ceux qu’il choisira dans les grandes circonstances et dont il sait qu’il peut tout obtenir, les « solides ».

 

Les Jurés Châtelet et Prieur (J. Duplessi-Bertaux-BNF)

 

Devant l’importance de la tâche qui s’annonce, les locaux du tribunal ont également été agrandis. Les juges de Cassation ont été définitivement chassés de la Tournelle et la salle Saint-Louis, devenue Salle de l’Egalité, abrite désormais la deuxième section du Tribunal révolutionnaire [avec la loi des suspects du 17 Septembre 1793, quatre sections, deux d’instructions et deux de jugement avaient été créées]. Dans la Grand’Chambre, première section, maintenant nommée Salle de la Liberté, on a construit des gradins destinés à accueillir le nombre grandissant des accusés. Sur le mur du fond, deux tableaux de papier peint,  représentant l’un la nouvelle constitution, l’autre la déclaration des droits de l’homme, ont été accrochés. Trois consoles de plâtre soutiennent trois bustes, ceux de Marat et de Lepeletier [Louis-Michel Lepeletier de Saint-Fargeau, né en 1760, marquis, ancien président à mortier du parlement de Paris, député de l’Yonne, assassiné le 20 Janvier 1793] et celui de Brutus, instauré exemple républicain de la justice impartiale pour avoir condamné à mort ses propres enfants.

Fouquier “règne” maintenant en maître absolu sur tous les locaux de l’ancien Parlement et sur tout le personnel du tribunal. Jusqu’à la Conciergerie, qui est entièrement sous ses ordres, instituée prison attitrée du Tribunal révolutionnaire. Il est devenu le plus puissant et le plus redouté de tous les magistrats de France. “Nous voulons que ça marche” a t-il dit et ça va marcher. L’usine à tuer “légalement” est prête à fonctionner et le juge Foucault laisse bien augurer de ce que sera l’avenir du Tribunal révolutionnaire lorsqu’il affirme: “Nous voulons du sang, le peuple veut du sang !”.

Suivant la procédure officielle figurant sur les procès-verbaux, voici comment étaient censées se dérouler les audiences :

Après l’indication de la date, de la composition du jour du Tribunal [président, juges, accusateur et jurés], les accusés « ont été introduits à la barre libres et sans fers et placés de manière qu’ils étoient vus et entendus du Tribunal et des auditeurs ». Est alors appelé, pour chaque prévenu, un « conseil et défenseur officieux qui a prêté le serment de n’employer que la vérité dans la défense de l’accusé et de se comporter avec décence et modération [suite à la loi du 22 prairial supprimant les défenseurs, ce passage sera rayé]; ensuite les témoins de l’accusateur public ont été pareillement introduits. Le Président en présence de tout l’auditoire composé comme ci-dessus, a fait prêter aux jurés à chacun individuellement le serment suivant :

– Citoyens vous jurez et promettez d’examiner avec l’attention la plus scrupuleuse, les charges portées contre les accusés présents devant vous, de ne communiquer avec personne jusqu’après votre déclaration; de n’écouter ni la haine ou la méchanceté, ni la crainte ou l’affection; de vous décider d’après les charges et moyens de défense et suivant votre conscience et votre intime conviction avec l’impartialité et la fermeté qui conviennent à un homme libre. Après avoir prêté ledit serment, lesdits jurés se sont placés sur leurs sièges dans l’intérieur de l’auditoire, en face des accusés et des témoins.

Le Président a dit aux accusés qu’ils pouvoient s’asseoir; après quoi il leur a demandé leurs noms, âge, profession, demeure et lieu de naissance. Le Président a averti les accusés d’être attentifs à ce qu’ils alloient entendre et il a ordonné au greffier de lire l’acte d’accusation. Le greffier a fait ladite lecture à haute et intelligible voix. Le Président a dit aux accusés : 

– Voilà de quoi vous êtes accusés; vous allez entendre les charges qui vont être produites contre vous.

Les témoins présentés par l’accusateur public et assignés à sa requête après avoir entendu la lecture de l’acte d’accusation, se sont retirés.

 

Le Tribunal Révolutionnaire

 

Le Président a fait appeler lesdits témoins l’un après l’autre pour faire leurs déclarations; et avant de faire leurs déclarations, il leur a fait prêter le serment suivant à chacun individuellement :

– Vous jurez et promettez de parler sans haine et sans crainte, de dire la vérité, toute la vérité et rien que la vérité.

Ensuite il a demandé aux témoins qui ont été présentés, leurs noms, demeures, professions, s’ils sont parens, amis, alliés, serviteurs ou domestiques des accusés ou de l’accusateur public; si c’est des accusés présents devant eux, qu’il leur a fait examiner, qu’ils entendent parler et s’ils les connaissoient avant le fait qui a donné lieu à l’accusation.

Le Président à la fin de chaque déclaration des témoins susdits a demandé à l’accusé s’il avoit à y répondre; et pendant laquelle déclaration le Président, l’accusateur public, les juges et jurés, l’accusé et son conseil, ont fait telles observations et interpellations qu’ils ont jugé convenables. Tous les témoins ayant été entendus et fini leurs déclarations, ledit accusateur public a été entendu sur les moyens de justifier l’accusation et après lui les défenseurs des accusés sur leur défense.

Le Président ayant fait un résumé de l’affaire et l’ayant réduite à ses points les plus simples et fait remarquer aux jurés tous les faits et preuves propres à fixer leur attention tant pour que contre les accusés.

Il a ensuite, sur l’avis du Tribunal, rédigé la série des questions de faits sur lesquels les jurés ont à prononcer et les a remises aux jurés, arrangés dans l’ordre qu’ils devoient en délibérer, ainsi que l’acte d’accusation et autres pièces et procès-verbaux exepté les déclarations écrites des témoins. Ce fait, lesdits jurés se sont retirés dans leur chambre et le président a fait retirer les accusés.  Le tribunal composé comme dessus est resté à l’audience pendant la délibération du juré. Les jurés ayant fait avertir le président qu’ils étoient prêts à donner leur déclaration, ils sont rentrés et chacun d’eux ayant repris sa place, le président a rappelé chacun desdits jurés ci-dessus par son nom et l’un après l’autre, leur a demandé leur vœu sur chacune des questions qui leur avoient été remises dans l’ordre qu’ils les avoient posées,  ainsi qu’elles sont portées sur la note qu’il leur en avoit remis et signé de lui. D’après que lesdits jurés ont eu donné leur déclaration, les accusés ont été réintroduits de la même manière, libres et sans fers, le président leur a donné connoissance de la délibération du juré; après quoi il leur a dit :

– Vous allez entendre les conclusions de l’accusateur public. Ce fait le dit accusateur a été entendu dans ses conclusions sur application de la loi; après quoi le président a demandé aux accusés s’ils n’avoient rien à dire sur l’application de la loi ».

Généralement, il est alors indiqué à cet endroit que les accusés n’ont rien répondu. Ainsi, « le Tribunal en présence des accusés a opiné à haute voix, à commencer par le plus jeune des juges jusqu’au président; et le président ayant recueilli les opinions, a prononcé aux accusés le jugement de condamnation, le greffier a écrit le jugement et y a inséré le texte de la loi. Le président a fait retirer les condamnés et la séance a été levée ».

Cette fastidieuse description de ce que devait être le déroulement de l’audience n’est là que pour authentifier ce soi-disant acte de justice. Il est certain qu’après le 22 Prairial, lorsque que plus de 60 accusés seront jugés en moins de 3 heures, sans témoins à décharge ni avocats, les magistrats prendront de grandes libertés avec cette procédure officielle.

 

Emplacement du Tribunal révolutionnaire de nos jours

 

La Guillotine

A ce sujet, il convient déjà de rompre avec une idée reçue qui a fait son chemin : Guillotin n’a pas “inventé” la Guillotine ! Il n’en a été que l’initiateur.

Joseph-Ignace Guillotin, docteur en médecine, s’était fait élire député à l’Assemblée constituante par le tiers état de Paris. Féru d’humanisme et apôtre de l’égalité, il souhaitait changer le mode d’exécution des condamnés à mort en rendant celui-ci le plus expéditif possible, évitant ainsi toute souffrance aux suppliciés [la décapitation se faisait alors à la hache et le résultat laissait souvent à désirer, le bourreau étant dans l’obligation de s’y reprendre à plusieurs fois pour mener sa tâche à “bien”]. De plus il voulait que tout citoyen, quelque fut son extraction sociale, subisse le même châtiment car auparavant, jusque dans la mort, l’inégalité était de mise, les roturiers devant être roués ou pendus alors que les nobles étaient décapités, peine jugée moins infamante.

C’est ainsi que 10 Octobre et de nouveau le 1er Décembre 1789, il dépose à l’Assemblée un projet de décret allant dans ce sens. Dans le sixième et dernier article de sa proposition il aborde le moyen de cette nouvelle forme de mise à mort. Ce sera la décapitation mais “par l’effet d’une simple mécanique”. Explicitant son intention, il ajouta “La mécanique tombe comme la foudre, la tête vole, le sang jaillit, l’homme n’est plus”. L’Assemblée, après avoir beaucoup ri, ajournera ce décret, ne retenant que l’égalité de tous devant la peine à subir. Mais l’idée de la “machine” à décapiter est dans les esprits et va faire son chemin.

Ce n’est pas une idée neuve et Guillotin, en bon savant qu’il est, ne l’ignore pas. Depuis plusieurs siècles déjà, dans d’autres pays d’Europe des essais d’une telle machine ont existé. Dès 1487, les Napolitains pouvaient assister à une exécution “mécanique”. L’engin s’appelait la Mannaia et était composée d’un couteau horizontal retenu par une corde, surmonté d’une masse et coulissant entre deux montants verticaux. Le condamné était à genoux, le cou à la verticale du couteau, il suffisait de couper la corde… En Allemagne, en 1535, une semblable machine sert à l’exécution de Thomas More. Mais le véritable ancêtre de la Guillotine est un engin construit à Edinburgh en Ecosse, en 1564, qui se nomme la Maiden. C’est de celui-ci que s’inspirera le Dr Louis quand sera venu, pour les révolutionnaires, le temps de se préoccuper du problème des exécutions.

Le 3 Juin 1791, dans un décret sur les peines pénales, les constituants décideront qu’à l’avenir “Tout condamné aura la tête tranchée”, sans toutefois décider du moyen d’y parvenir. L’indécision sur celui-ci durera encore plusieurs mois. Ce sont leurs successeurs, les législateurs, devant l’urgence de la situation, des condamnés étant en attente de subir leur peine, qui reprendront l’idée de la machine à décapiter et chercheront à la développer. Il fallait en effet “adoucir une peine dont l’intention de la loi n’a pas été de faire un supplice cruel”. On décidera donc de remiser définitivement haches et autres épées.

Tout naturellement les autorités s’adressèrent à Guillotin mais celui-ci ne souhaita pas donner suite à son projet de 1789. On se tourna alors vers le secrétaire perpétuel de l’Académie de chirurgie, le Dr Louis. Consulté le 7 Mars 1792, sa réponse est lue à l’Assemblée le 20 au soir. Après avoir rappelé l’horreur de la décapitation à la hache “il n’est pas possible d’être assuré d’une prompte et parfaite séparation en la confiant à un agent susceptible de varier en adresse pour des causes morales et physiques”, il insistait sur la nécessité “pour la certitude du procédé qu’il dépende de moyens mécaniques invariables dont on puisse également déterminer la force et l’effet”. Prenant en exemple l’instrument existant en Angleterre, il concluait ainsi: “Il est aisé de faire construire une pareille machine dont l’effet est immanquable. La décapitation sera faite en un instant suivant l’esprit et le vœu de la nouvelle loi. On verra s’il ne sera pas nécessaire de fixer la tête du patient par un croissant qui embrasseroit le col au niveau de la base du crâne. Cet appareil, s’il paroit nécessaire ne feroit aucune sensation et seroit à peine aperçu”.

Après lecture, l’Assemblée décrétait que le mode d’exécution adopté serait celui indiqué par la consultation signée du secrétaire perpétuel de l’Académie de chirurgie. En conséquence, elle autorisait le pouvoir exécutif à faire les dépenses nécessaires pour la construction de la machine à décapiter.

Le docteur Louis se met au travail et définit le plan technique de l’engin. Le 31 Mars, le charpentier des domaines, le citoyen Guidon, établit alors un devis estimatif pour la fabrication de ladite machine. Son montant est de 5600 livres ce qui est jugé excessif par la ministre des contributions publiques qui le refuse. C’est finalement un facteur de piano allemand, Tobias Schmidt, habile mécanicien, qui emportera le marché pour une somme de 960 livres. Les premiers essais eurent lieu le 17 Avril, dans une cour de l’ hôpital général de Bicêtre, sur trois cadavres. L’incertitude quant à la lame à employer – convexe ou oblique – furent levées ce jour, la deuxième étant beaucoup plus performante et atteignant sans coup férir son objectif [le couperet choisi pesait 8,8 kilos]. Quelques jours plus tard plusieurs moutons furent mis à mort avec succès.

 

Maquette de la Guillotine révolutionnaire

 

La terrible machine était enfin prête. Elle servit pour la première fois le 25 Avril 1792 en place de Grève pour l’exécution d’un criminel nommé Pelletier [voir au 28 Prairial]. Alors appelée Louison  ou Louisette, du nom de son inventeur, elle prit bientôt le nom de Guillotine en référence au brave docteur qui en avait émis l’idée dès 1789. C’est l’écrivain et journaliste Champcenetz, membre de l’Académie Française, qui lui même en fera l’usage qui le premier, dans une chanson qu’il composa en décembre 1789, a immortalisé le nom du sinistre engin. La parution de son texte dans  Les Actes des Apôtres  dont il était rédacteur devait populariser le nom. Ce même numéro 10 de ce journal satyrique nous dit également “qu’une grande difficulté s’est élevée sur le nom à donner à cet instrument. Prendra-t-on pour en enrichir la langue, le nom de son inventeur ? Les membres qui sont dans cet avis n’ont pas eu de peine à trouver la dénomination douce et coulante de “Guillotine”. Déjà on parle de Mr Coupé, de Mr Tuault ou encore de Mr de Sabran. On sait avec quelle ardeur Mr de Mirabeau s’est emparé jusqu’ici des motions qui ont porté les plus grands coups à la Tyrannie. Avec un léger amendement, l’honorable membre pourroit prendre cette machine sous son œuvre et le nom de “Mirabelle” remplaceroit à la grande satisfaction des bons François, celui de Guillotin.

Quelques temps plus tard, alors que la machine donnait toute sa mesure, on l’affubla de nombreux surnoms, parmi lesquels :

La cravate à Capet, l’abbaye de Monte à regret, la bascule, le glaive des lois, la lucarne, le vasistas, le rasoir national, la planche à assignats [les exécutions de condamnés riches rapportaient beaucoup d’argent à la Nation puisque la totalité de leurs biens étaient saisis], le rasoir à Charlot [surnom de Charles-Henri Sanson le bourreau également appelé « Sans Farine »], la petite chatière, la veuve, le raccourcissement patriotique, etc…

 

Les Furies de la Guillotine (L. Massard-Musée Carnavalet)

 

Certains lui donnèrent même un caractère religieux en la nommant Sainte Guillotine et en faisant un objet de prière:

“Sainte Guillotine, protectrice des patriotes, priez pour nous

Sainte Guillotine, effroi des aristocrates, protégez nous

Machine aimable, ayez pitié de nous

Machine admirable, protégez nous des tyrans ”.

 

D’autres chantent ses louanges :

« O toi charmante Guillotine,

Tu raccourcis reines et rois.

Par ton influence divine,

Nous avons reconquis nos droits.

Viens au secours de la Patrie,

Et que ton superbe instrument

Devienne toujours permanent

Pour détruire la secte inique ! »

 

Mais pour beaucoup le sujet ne fait plus rire ni même sourire depuis longtemps…

 

Le Lieu des Supplices

Le 21 Août 1792, la guillotine, installée place du Carrousel [elle prendra le nom de place de la Réunion en Janvier 1793] inaugure la première exécution “politique”. Le condamné est Louis-David Collenot d’Angremont, prévenu “d’avoir soldé et fait solder plusieurs brigades [6 à 7 groupes de 10 hommes chacun] sans en avoir reçu le pouvoir d’aucune autorité constituée, d’avoir aussi attenté a la sureté publique et a la souveraineté du peuple ». Il s’agissait en fait d’une sorte de contre-police royaliste mise sur pied entre le 1er et le 8 Août et payée sur les deniers publics avec l’évidente complicité du ministre de l’intérieur Terrier de Monciel qui fournit les fonds. Le but était de s’opposer à l’insurrection populaire annoncée, c’est pourquoi Collenot fut convaincu “d’avoir eu l’intention de former un complot tendant a troubler l’etat par une guerre civile en armant les citoiens les uns contre les autres”. Le lieu choisit pour l’exécution n’est pas anodin. La machine à décapiter se veut alors le symbole de l’expiation des crimes commis contre le peuple lors de la journée du 10 Août, c’est pourquoi on la place devant la porte de la cour d’entrée du palais des Tuileries

Le 23, il est décidé qu’elle y restera en permanence à l’exception du coutelas que l’exécuteur aura soin de démonter après chaque utilisation. Néanmoins, le 27, la machine repartait en place de Grève pour l’exécution de 3 faussaires [on cherchait ainsi à marquer, au niveau du lieu des supplices, la différence entre condamnés de droit commun et condamnés politiques] puis elle revint au Carrousel.

Le 21 Janvier 1793, pour l’exécution de Louis XVI, exceptionnellement, la guillotine est installée place de la Révolution [Place de la Concorde]. De retour au Carrousel dès le lendemain, elle y resta jusqu’au 10 Mai. En effet, les députés qui venaient de s’installer dans l’ancienne salle des machines du palais des Tuileries ne supportaient pas la vue du terrible engin devant lequel ils passaient plusieurs fois par jour en se rendant aux séances de la Convention. Le 11 au matin, l’instrument de mort est monté place de la Révolution, entre le piédestal de la statue de Louis XV qui avait été abattue dès le 12 Août et la porte du Jardin National [le jardin du Palais National – les Tuileries]. Bientôt d’ailleurs, dans l’ancien logement du Suisse à l’entrée du jardin, s’ouvrit un restaurant portant le doux nom de Cabaret de la Guillotine. Pendant plus d’un an, jusqu’au 20 Prairial an II [8 Juin 1794], la machine à tuer resta en cet endroit. Il faut alors la déplacer car les bourgeois de la rue [Saint] Honoré n’acceptent plus le défilé quotidien des charrettes de suppliciés qui se rendent place de la Révolution, entraînant dans leur sillage la foule des excités et autres furies de la guillotine. De plus ce 20 Prairial, c’est la fête de l’Etre Suprême, ode à la gloire de Robespierre et il convient de faire place nette devant la grande procession qui, partant du Jardin National, doit traverser la place de la Révolution avant d’emprunter le pont de la Révolution [pont de la Concorde] pour se rendre au Champ de Mars où doit se clore la cérémonie.

La guillotine prend alors la direction de la place Antoine [place de la Bastille] où elle est en service du 21 au 24 Prairial [9 au 12 Juin], les corps étant déposés au Cimetière de l’église Sainte-Marguerite [rue Saint-Bernard]. Mais en cet été 1794 la chaleur devient torride, le sang ruisselle à terre, se décompose rapidement, entraînant, en plus de l’odeur infecte, un vrai danger pour la santé des riverains. Devant l’insistance des réclamations on décide en urgence de déplacer de nouveau le fatal instrument. Ce sera la barrière de Vincennes ou place du Trône Renversé [place de la Nation], vaste terrain herbeux isolé, entouré d’arbres irrégulièrement alignés en cercle, dès le 25 Prairial [13 Juin].

 

 

La polémique existante quant à l’emplacement de l’échafaud au lendemain de la fête de l’Etre Suprême est close. En effet, les procès verbaux d’exécution signés par l’huissier du Tribunal révolutionnaire, le citoyen Deguaigne, conservés aux Archives nationales, sont formels : Le 21 Prairial les exécutions eurent bien lieu place Antoine à 6 heures de relevée [18 heures]. L’heure tardive s’explique par le fait que la décision de remonter la guillotine en ce lieu dut être prise au dernier moment. En effet, le commis greffier Legrix lorsqu’il rédige, après le jugement, “l’extrait des registres des audiences du Tribunal Révolutionnaire”, indique que les condamnés de ce 21 Prairial seront exécutés dans les 24 heures place de la Révolution. Cela prouve, soit que la décision de monter la machine place Antoine n’était pas encore prise au moment du jugement, soit que l’information n’était pas encore arrivée au Tribunal révolutionnaire. Mais les procès verbaux d’exécutions lèvent le doute. L’exécution eut bien lieu ce jour place Antoine. Les 22, 23 et 24 également à 5 heures de relevée [17 heures]. De même pour le 25 Prairial, il nous apprennent que c’est bien place du Trône Renversé, pour la première fois, que le terrible engin fut de service à 6 heures de relevée.

Rejoindre la place du Trône Renversé représente un éprouvant trajet de plus d’une heure pour les malheureuses victimes. La présence de la populace ralentit la marche du fatal cortège. On entend encore çà et là quelques « Scélérats ! », « A la Guillotine ! » mais dans l’ensemble les badauds sont las de ce sinistre défilé quotidien. La rage et la colère ont fait place à une curiosité morbide. On veut surtout dévisager ceux qui vont mourir ce soir…

En sortant de la Cour de Mai, les fatales charrettes prennent la rue de la Barillerie [boulevard du Palais], empruntent le Pont au Change, tournent à droite quai Pelletier [quai de Gesvres], traversent la place de Grève [place de l’Hôtel de Ville] et s’engouffrent sous l’Arcade Saint-Jean de la Maison Commune [l’Hôtel de Ville] qui abrite la rue du Martroi. Au débouché, elles s’engagent dans la rue de Monceau [place Saint-Gervais] et continuent sur la rue du Pourtour vers la place Baudroyer [rue François Miron]. Au carrefour avec la rue de la Tissanderie [se trouvait sur le tracé de la rue de Rivoli] elles rejoignent la rue [Saint] Antoine qu’elle suivent jusqu’à la place Antoine. Après avoir contourné les ruines de la prison démolie, elle prennent la longue rue du Faubourg [Saint] Antoine jusqu’au lieu des supplices.

 

Place de l’Île-de-la-Réunion (Emplacement de la Guillotine de nos jours)

 

La Guillotine est dressée derrière le pavillon d’octroi sud de la Barrière, à l’endroit le plus désert et le plus éloigné de toute habitation [aujourd’hui Place de l’Île-de-la-Réunion]. Reste, toujours, le problème des corps des suppliciés. On continuera, ce 25 Prairial à les déposer au cimetière de Sainte-Marguerite. Mais celui-ci est plein et de nouveau les protestations affluent. On réquisitionnera alors une partie du jardin de l’ancien couvent des Chanoinesses de Saint-Augustin, alors bien national, devenu Maison de Santé et de détention, dirigée par le citoyen Coignard, qui se trouve à quelques centaines de mètres de la Place du Trône renversé.

 

                                                                                                                                                                                                    (Archives de la Société de Picpus)

 

Les Fosses de Picpus

Dans cet endroit, proche du lieu des supplices et parfaitement clos de murs seront creusées deux fosses destinées à recevoir les corps. Dès le 27 Prairial au matin [15 Juin 1794], une équipe de 34 terrassiers est au travail. On abat les arbres fruitiers, on érige une haute palissade en bois pour isoler la partie du terrain réquisitionnée et pour cacher aux yeux curieux le sinistre “spectacle” qui, chaque soir, va s’y dérouler et, plus loin, on commence à creuser une large fosse [2 seront creusées, l’une de 8 m de long, 5 de large et 6,50 de profondeur, l’autre, plus vaste, de 10m de long, 6,50 de large et 8 de profondeur. Une troisième – les prévisions d’exécutions étaient grandes – restera à l’état d’ébauche]. Dans la brèche percée dans le mur pour pouvoir accéder à la propriété on fixe une porte charretière à deux vantaux. Elle sera munie d’une solide serrure et de forts verrous [Au-dessus de la porte se trouve toujours le linteau d’origine]. Pour le transport des corps et des têtes on utilise un tombereau, immense voiture doublée de plomb pour éviter les suintements et peinte en… rouge.

 

La Porte charretière par laquelle entraient le tombereau des suppliciés (©JC Lecas)

 

Les suppliciés du 26 Prairial “étrenneront” les lieux. Mais le chemin d’accès aux fosses, qui longe le mur d’enceinte de la ville [boulevard de Picpus aujourd’hui], compte tenu des nombreux orages qui éclatent en ce lourd été 1794, est bientôt impraticable “surtout pour les nouveaux tombereaux, qui, ayant des roues trop basses, s’engravent dans le sable et les terres mouvantes, et les font demeurer malgré le nombre des chevaux que l’on peut y atteler” et les commissaires chargés de l’organisation des lieux décident de faire paver la chaussée. Puis le sinistre convoi emprunte sur sa droite l’avenue de Saint-Mandé et, au niveau du numéro 42 aujourd’hui, coupe à travers champs pour rejoindre la porte charretière. Pendant l’opération de déshabillage et de “jettage” des corps dans les fosses, on brûle des fagots sur lesquels on jette “du genièvre ou, à défaut, du thym ou de la petite sauge” pour assainir l’atmosphère. Une grotte-chapelle, ancien lieu de prières des chanoinesses sert de bureau aux exécuteurs. Là, à la lumière des chandelles, s’installent les scribes chargés de l’inventaire des vêtements saisis qui seront remis à l’Administration des Hospices.

 

Pan restant de la palissade en bois (©JC Lecas)

 

Mais très vite, de nouveau, des protestations affluent auprès des autorités constituées. C’est d’abord Riedain, le  locataire principal des lieux qui, dès le 27 Prairial [15 Juin], mis devant le fait accompli, n’appréciant pas l’événement, proteste énergiquement auprès du Comité de Salut public. En ce torride été 1794, les corps, chaque soir, étant juste recouverts d’une mince couche de terre, ce sont ensuite les habitants du quartier qui, se plaignant de l’odeur infecte qui se répand alentour, rédigent une pétition le 21 Messidor [9 Juillet] :

“Citoyens, 5 maisons d’éducation qui comptent plus de 300 élèves républicains, plusieurs maisons de santé, une infinité de vieillards attirés par le bon air; des vignerons, des cultivateurs, des citoyens de tous états, habitant rue de Picpus, justement alarmés par le voisinage des fosses destinées à l’inhumation des conspirateurs frappés par le glaive de la Loi, vous exposent les dangers auxquels ils sont exposés. Le nombre des cadavres enterrés dans l’une de ces fosses exhale déjà une odeur fétide qui ne tarderait pas à devenir pestilentielle si l’on n’emploie des précautions promptes et efficaces. Celle de ce genre serait de jeter une quantité suffisante de chaux et de recouvrir le tout d’une forte couche de terre. Vous ne souffrirez pas, citoyens, que des hommes qui pendant leur vie, se sont déclarés les ennemis du peuple et de la République, les assassine après leur mort”.

Raymond de Sèze, défenseur de Louis XVI, arrêté en octobre 1793 et enfermé à la maison de santé Coignard, témoigne dans une lettre à sa famille de l’atroce atmosphère imprégnant l’ancien couvent: “De ma prison, je respire les odeurs horribles du charnier de Picpus”…

La réalité de l’infection ayant été officiellement constatée, on décide d’établir sur la fosse incriminée un plancher en charpente “sur lequel on pratiquera des trappes pour la facilité du service”. Ordre est donné également de répandre de la chaux vive sur les corps des suppliciés. Bien que les exécutions, après la chute de Robespierre, le 9 Thermidor [27 Juillet], aient cessé place du Trône renversé, il faudra attendre le 8 Pluviôse an III [27 Janvier 1795] pour que l’ordre de combler les fosses soit enfin donné.

L’enclos des chanoinesses existe toujours. C’est le Cimetière de Picpus au 35 rue de Picpus. Au bout du cimetière, derrière une grille, on peut voir un petit parc ombragé où se distingue l’emplacement des deux fosses, c’est le “Champ des Martyrs”. Fin 1795, la Princesse Amélie de Hohenzollern, de retour à Paris, retrouve l’emplacement du lieu où repose son frère le Prince de Salm-Kyrburg. Le 24 Brumaire an V [14 Novembre 1796] elle fait l’acquisition de la parcelle où se trouvent les deux fosses, qu’elle fait enclore de murs. En 1802, de retour d’émigration, la marquise de Montagu dont plusieurs proches figurent sur la liste des victimes [le maréchal et la maréchale de Mouchy, la maréchale de Noailles, la duchesse d’Ayen, sa mère et la vicomtesse de Noailles, sa sœur], grâce à une demoiselle Paris qui, un soir, avait suivi le tombereau emportant les cadavres de son père et de son frère et qui garda l’endroit des inhumations en mémoire retrouvera également le funeste lieu. En 1803 puis en 1806, grâce à une souscription composée de membres de familles de suppliciés,  elle fera l’acquisition de la propriété entourant la parcelle. Accord est bientôt passé avec la princesse de Hohenzollern afin d’ouvrir une porte entre l’enclos des fosses et le reste de la propriété. A côté des fosses, les souscripteurs décideront d’établir un cimetière privé où reposeront leurs familles, les plus grands noms de la noblesse française, ainsi, entre-autres, que le marquis de La Fayette et le fameux historien de la Révolution G. Lenotre. Ce n’est qu’en 1926 que les descendants des souscripteurs, par l’entremise du marquis de Montaignac alors président de la société civile immobilière qu’ils ont constituée, rachèteront à la famille de Salm l’emplacement des fosses.

 

 

La Fosse n°2 du Cimetière de Picpus (©JC Lecas)

(Au premier rang, la stèle érigée en hommage au Prince de Salm-Kyrburg)

 

La liste du cimetière de Picpus

La liste du cimetière de Picpus qui dénombre 1306 victimes présentes dans les deux fosses contient plusieurs erreurs qu’il convient de rectifier ne serait-ce que pour la mémoire des personnes concernées mais également pour rétablir la vérité historique. 

Au 7 Messidor [25 Juin], parmi les vendéennes de Challans présentes ce jour sur les gradins du tribunal deux portent le même nom, Marie Baréteau. La première est Marie Baréteau veuve Préaud [veuve Praud sur la liste], la seconde est Marie Baréteau veuve Hillairiteau [veuve Lhériteau sur la liste]. Face à cette situation imprévue, pour la simplification des débats, il a été décider de juger la veuve Préaud sous le nom de Marie Brétomaille [veuve Prod sur la liste]. Les trois noms ayant été malencontreusement reportés sur la liste des condamné(e)s alors que seuls deux devaient y figurer, l’erreur était inévitable.

Ce même 7 messidor, on trouve sur la liste du cimetière le nom de Louis Chauveret. Comme les précédentes, il faisait partie du groupe de vendéens arrêtés à Challans et transférés à Paris dans des conditions particulièrement difficile. Malade, épuisé, Louis Chauveret n’arriva jamais à la Conciergerie. Il s’éteignit sur le trajet aux environs de Nantes. Son nom figurant sur le procès-verbal d’arrestation du comité révolutionnaire de Challans que Fouquier ne reçut que le matin du 7 messidor et qu’il se contenta de faire recopier pour la séance du jour sans prendre la peine de le vérifier, il se retrouva également sur la liste des condamné(e)s. Il est donc normal qu’il soit sur celle de Picpus. 

Au 1er Thermidor [19 Juillet] figure le nom d’Amélie de Saint-Pern. Condamnée à mort, elle devait être exécutée ce jour en compagnie de son époux. Mais, fort heureusement pour elle, elle échappa à cette fin tragique. Le verdict prononcé, elle se déclara enceinte. Elle fut donc transférée à l’Hospice de l’Evêché, infirmerie du tribunal afin d’y être examinée. Ne pouvant se prononcer sur la réalité de sa grossesse, les médecins décidèrent, selon la loi en vigueur qu’il fallait attendre pour en avoir la certitude [Le code pénal disait à ce sujet : « Si une femme condamnée à mort se déclare et s’il est vérifié qu’elle est enceinte, elle ne subira la peine qu’après sa délivrance]. C’est ainsi que la Marquise de Cornulier passa le 9 Thermidor et sauva sa tête. Ayant été condamnée, il est normal que son nom se retrouve sur la liste du cimetière. 

De même, le 6 Thermidor [24 Juillet], Anne-Marie Malicornet, à l’issue de son jugement se déclara également enceinte. Il fut fait  pour elle comme pour la précédente et, de la même manière, la jeune femme passa le 9 Thermidor et sauva sa tête. Ayant été condamnée, son nom figure logiquement sur la liste.  

A contrario, une malheureuse victime ne se trouve pas sur la liste de Picpus bien qu’elle ait été exécutée le 12 Messidor [30 Juin]. Il s’agit de Rosalie Chodkiewicz, Princesse Lubormiska, 26 ans. Condamnée à mort le 3 Floréal [22 Avril], s’étant déclarée enceinte, elle avait été transférée à l’Evêché où sa grossesse n’ayant pu être attestée, il lui fallait attendre un nouvel examen. A la demande de Fouquier celui-ci fut pratiqué le 12 Messidor au matin. Il s’avéra négatif. La Princesse polonaise fut immédiatement transférée à la Conciergerie d’où elle rejoignit dans l’après-midi les condamné(e)s du jour sur les fatales charrettes. N’ayant pas été jugée ce 12 Messidor, il est normal qu’elle ne figure pas sur la liste du cimetière.

Enfin, pour clore ce chapitre, on note sur la liste le nom de Mesnard Léonard, 34 ans, indiqué comme ayant été exécuté le 28 Messidor [16 Juillet]. C’est une erreur. Aucun Léonard Mesnard n’a été condamné ce jour. 

Il s’agit sans doute d’une mauvaise retranscription de la liste des condamnés par le greffe du Tribunal révolutionnaire. En effet on trouve juste en-dessous le nom d’un autre Mesnard Léonard, condamné et exécuté, lui, le lendemain 29 Messidor. A moins que ce ne soit une confusion avec Mainard Louis, 34 ans également, condamné et exécuté le 2 Messidor [20 Juin]…

En prenant en compte ces différents éléments, on arrive bien au compte exact de 1302 victimes enterrées dans les fosses du cimetière de Picpus.

 

Bibliographie sommaire

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                        La Démagogie en 1793 à Paris, Paris 1867

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