Fouquier-Tinville, les Juges, les Jurés (Pierre Bouillon “Le procès de Marie-Antoinette” fragment – Musée Carnavalet)

 

 

 Du 28 Prairial  “Thym”  (Lundi 16 Juin 1794)                                                                                              42 Condamnés

 

 

Salle de la Liberté

        

Président : Naulin   Juges : Deliège, Maire   Accusateur : Fouquier-Tinville

 

“Bicêtre”

 

Les Prisons de la Révolution sont pleines et il faut les vider car elles sont pour les Républicains autant de foyers de contre-révolution. C’est également la volonté, beaucoup plus pragmatique, face à l’arrivée massive de prisonniers en provenance de la France entière de faire de la place. 

Suite aux différents attentats où tentatives d’attentats qui ont marqué le début de Prairial [contre Collot-d’Herbois et Robespierre, voir au 29 Prairial], le Comité de salut public s’inquiète des possibles complots qui pourraient être ourdis à partir des prisons. “Une insurrection devait éclater hier dans les prisons ” écrit Robespierre à Saint-Just, alors en mission, lorsque le Comité apprend l’existence d’une conjuration à Bicêtre, vieil hospice transformé en partie en prison pour détenus de droit-commun où les condamnés à la déportation attendaient le départ des chaînes. En effet un certain Jean-Louis Valagnosc, 27 ans, ouvrier peintre, membre du comité révolutionnaire de la section de Beaurepaire [devenue entre-temps section des Thermes de Julien] qui purge une peine de 12 ans de fers pour prévarication dans ses fonctions de commissaire à l’habillement (son zèle révolutionnaire, connu, lui a sans doute sauvé la vie, ses trois complices ayant été guillotinés), dénonce à sa section, “un mouvement concerté parmi les détenus de la prison ”.

Il s’agissait de la tentative d’évasion de Balin et Lucas. Ayant reçu de l’extérieur un pain contenant une lime, ils avaient commencé à scier les barreaux d’une fenêtre donnant sur le chemin de ronde. Puis ils commirent l’erreur de s’ouvrir de leur prochaine délivrance auprès de Valagnosc. Celui-ci leur faisant remarquer qu’une fois parvenu sur le chemin de ronde ils auraient à tromper la vigilance des factionnaires, Lucas répondit : “Je m’en moque, je m’en débarrasserai à l’anglaise”. Et Valagnosc se fit délateur.

Le Comité de salut public réagit immédiatement. L’affaire était grave, il y avait complot… Du moins tenaient-ils le prétexte à en inventer un. Valagnosc accepta de se faire mouton du Comité. Associé à l’administrateur de police Dupaumier, particulièrement en charge de cette prison, il composa une liste des membres de la “conspiration” en retenant particulièrement ceux des détenus qui avaient tenu des propos violents.

Un autre détenu dénonciateur, François Barthélemy, avait en effet donné les noms de certains de ses compagnons de captivité qui tenaient journellement des propos hautement contre-révolutionnaires. Il les avait notamment entendu affirmer “qu’ils voudroient que l’ennemy entre en France pour foutre la Nation au Diable qu’ils chioient sur les Jacobins et qu’a l’affaire progettée contre Collot Derbois et Robespierre, que s’etoit bien dommage qu’ils ne le soient pas effectivement“. A l’époque du jugement et de l’exécution de Ronsin en compagnie des “Hébertistes” ces mêmes détenus avaient manifesté leur mécontentement déclarant que “s’etoit bien malheureux qu’ils auroient eu leur liberté et qu’il les seroient venus chercher pour aller massacrer les tribunaux et les membres de la convention[1].

Nombre de ces prisonniers avaient eux aussi réussi à se procurer limes et couteaux afin de s’évader. On apprendra lors de l’audience, de la bouche de l’un des accusés que c’était par l’intermédiaire d’un certain Montdillier, garçon de service à Bicêtre, que les détenus se fournissaient limes et couteaux contre argent comptant, à fort prix.

Barthélemy dénonce particulièrement Balin, Bernard, Berson, Chatelier, Delvaux, Laforge, Legrand, Leroy, Offroy et Richet.

Le 26 Prairial [14 Juin], Herman, ancien président du Tribunal révolutionnaire, ancien ministre de l’intérieur, alors commissaire aux administrations civiles, police et tribunaux, poste au pouvoir exorbitant, dépêcha à Bicêtre son adjoint Lanne, le pourvoyeur principal de la guillotine, accompagné de Fouquier-Tinville, d’une escorte de gendarmes et de trois chariots. Après s’être entretenu avec les dénonciateurs, l’Accusateur public fit dresser une table dans la cour de la prison, s’y installa en compagnie de Lanne et des moutons et fit défiler les détenus à qui il demanda leur nom. Pour chaque “accusé” désigné, les dénonciateurs faisaient un signe de tête. 37 condamnés de droit-commun prirent ainsi le chemin de la Conciergerie.

Dès le lendemain, pièces en main, Fouquier rédigea un acte d’accusation des plus délirants. En effet il s’agit bien d’un “complot ” dont le but est de “s’emparer des citoyens formant la force armée de la maison d’arrêt de Bicêtre, de forcer les portes de ladite maison pour aller poignarder les représentants du peuple, membres des Comités de Salut public et de Sûreté générale de la Convention, leur arracher le cœur, le griller et le manger et faire mourir les plus marquants en les enfermant dans un tonneau garni de pointes ”.

Bien entendu la condamnation résultant d’une telle accusation ne pouvait être que la mort. Le tribunal n’entendit qu’un seul témoin, Valagnosc, lequel, en récompense de ses “brillants” états de service, obtint d’être rayé de la liste de déportés (en Brumaire an IV [Octobre 1795], il est transféré à la prison de la Force où l’on perd sa trace).

Comme le disait Barère à la Convention, “Le Comité a pris ses mesures et dans 2 mois les prisons seront évacuées”. Ledit Comité venait d’inventer, avec succès, la “Conspiration des prisons”.

Les quelques archives des tribunaux criminels ordinaires restantes – la majeure partie a été détruite par les incendies lors de la Commune de Paris de 1871 -, nous donnent les motifs des condamnations de certains de ces prisonniers de droit commun. Dans tous les cas les condamnations étaient accompagnées de l’infamante séance d’exposition, la durée dépendant de la peine prononcée. Ainsi, pour un condamné aux fers ou à la réclusion en maison de force, elle était de 6 heures, le maximum applicable [Décret du 3 Juin 1791].  

L’exposition consistait à être attaché à un poteau en place de Grève [Place de l’Hôtel de Ville] pour la durée fixée par la sentence, visage découvert, crâne rasé, afin de ne pouvoir se couvrir la face avec les cheveux, avec, au-dessus de la tête, une pancarte portant mention du nom, du domicile, de la profession et du motif de la condamnation, le tout à la vindicte du public. Ensuite, le condamné aux fers partait pour une maison de force où il était employé à des travaux forcés au profit de l’état, traînant au pied un boulet tenu par une chaîne de fer.

Il faut signaler que la justice criminelle ordinaire du début de la révolution n’avait rien à envier à la justice extraordinaire (le Tribunal révolutionnaire) et était tout aussi implacable. Ainsi, par exemple, début 1792, trois femmes, Françoise, la mère âgée de 39 ans, Nanette, sa fille de 18 ans et Adélaïde l’amie de celle-ci âgée de 22 ans sont-elles condamnées à 6 heures d’exposition en place de Grève et à 12 ans de fers en maison de force. Leur crime ? Adélaïde, lorsqu’elle quitta la chambre garnie qu’elle habitait, le 5 Février 1791, emporta, avec la complicité de Nanette, des rideaux, des draps, une couverture de laine, un plaid, un traversin et des serviettes. Puis elles transportèrent le tout chez Françoise qui acheta le lot trente livres. Toutes trois furent déclarées complices et subirent la même peine.

Place de Grève avaient également lieu les exécutions des condamnés de droit commun. Les tribunaux criminels ordinaires appliquaient la peine de mort pour les meurtres, bien entendu, mais aussi pour les tentatives. En effet la loi disait que “L’assassinat non consommé sera puni de mort lorsque l’attaque à dessein aura été effectuée”. Ainsi, Nicolas-Jacques Pelletier, récidiviste, déjà flétri de la lettre V (Voleur), le premier homme guillotiné, avait été condamné à mort et à…3 livres d’amende, pour avoir, avec un complice inconnu, vers minuit, rue de Bourbon-Villeneuve [rue d’Aboukir], cherché à étrangler un particulier pour lui voler son portefeuille qui contenait 800 livres. Pendant qu’il le tenait serré à la gorge, le deuxième larron frappait violemment l’homme à la tête avec une sorte de gourdin. Grièvement blessé, l’agressé hurlait et ses cris ameutèrent la maréchaussée. Pelletier fut pris mais son complice s’échappa. La victime survécut. Mais pour la justice il y avait eu volonté de tuer, c’était donc la mort pour l’accusé. Dans son premier jugement le tribunal l’avait condamné à “être pendu et etranglé ”, la potence étant alors l’instrument des supplices pour les roturiers. Mais, dans son décret du 3 Juin 1791 sur les peines pénales, suivant le vœu de Guillotin, l’Assemblée décidait qu’à l’avenir “Tout condamné à mort aura la tête tranchée”. Ainsi, de procès en appel, le temps passant, c’est à cette peine que, le 24 Janvier 1792, Pelletier est finalement condamné en dernier ressort.

Il lui fallut encore attendre jusqu’au 25 Avril que la “machine à décapiter”, alors appelée Louison Louisette, en référence au Dr Louis qui en avait défini technique et plans, soit prête à fonctionner. Voici comment la presse, le lendemain, a rendu compte de l’évènement :

Hier a 3 heures et demie après-midi, on a mis en usage pour la première fois la machine destinée à couper les têtes aux criminels condamnés à mort.

La nouveauté du supplice avait considérablement grossi la foule de ceux qu’une pitié barbare conduit à ces tristes spectacles.

Cette machine a été préférée avec raison aux autres genres de supplices : elle ne souille point la main d’un homme du meurtre de son semblable et la promptitude avec laquelle elle frappe le coupable est plus dans l’esprit de la Loi qui peut souvent être sévère mais qui ne doit jamais être cruelle”.

Mais la populace fut déçue. Le “spectacle” était trop court, la mort trop rapide et le lendemain elle chantait dans les rues de Paris : “Rendez moi ma potence de bois ! Rendez moi ma potence… ” 

Après Mars 1793, une guillotine sera régulièrement montée place de Grève pour chaque exécution de droit commun. C’est ainsi que le 4 Germinal [24 Mars 1794], un condamné, dont l’exécution était prévue à 3 h de l’après-midi, devra attendre plus de 20 minutes que l’instrument de mort soit fini de monter… C’est sans doute pour cette raison que le 8 Germinal, un ordre du jour de la force armée, suivant en cela un arrêté du Conseil général de la Commune, rappelle qu’il est “défendu d’établir des échafauds particuliers[2] sur la place de la Révolution et de la Maison-Commune[3] quand il y aura exécution. Aucune charrette ou voiture ne pourra rester sur ladite place, crainte d’obstruer le passage”. Et le texte ajoute : “Il est interdit aussi de lever cannes et chapeaux au moment de l’exécution ”…

Les “fabricateurs” où distributeurs de “papiers nationaux ayant cours de monnaye” (les assignats notamment) étaient également condamnés à la peine capitale.

Après l’exécution, les corps, s’ils n’étaient pas réclamés par les familles, étaient enterrés dans le proche cimetière de l’église Saint-Gervais.

 

Ardillot (Jean-Gabriel) Ouvrier en Soie et Soldat dans le 1er Bataillon des Grenadiers du Panthéon. Demeurant rue Jean de Beauvais à Paris 41 ans

Précédemment condamné à 4 ans de fers.

 

Balin (Pierre) Racheveur de Boucles. Demeurant rue du Faubourg du Temple à Paris 18 ans

Précédemment condamné à 6 ans de fers.

 

Bellegeville (Nicolas) Courrier des Dépêches. Demeurant à Amiens 19 ans

Précédemment condamné à 4 ans de fers.

 

Bernard (Alexandre) Sculpteur sur Marbre. Demeurant rue Tirechape [Partie de la rue du Pont-Neuf comprise entre la rue de Rivoli et la rue Saint-Honoré] à Paris 30 ans

Repris de justice, déjà flétri des lettres GAL (Galérien), il est de nouveau condamné à 9 ans de galère pour avoir volé au traiteur qui le servait dans sa chambre quatre couverts et une grande cuillère à soupe en argent. De plus, on a trouvé chez lui trois fausses clefs dont il ne peut indiquer la provenance. Il est également condamné à être “battu et fustigé avec des verges par l’exécuteur des jugements criminel dans tous les lieux et carrefours accoutumés de la ville de Paris notamment dans la place Louis XIV [Place Vendôme] et, audit lieu, ayant la tête nue et le visage découvert, attaché au carcan à un poteau qui y sera à cet effet planté et y demeurer de midy jusqu’a deux heures ayant écriteau devant et derrière portant ces mots : Voleur de couverts d’argent avec abus de confiance et déjà flétri des lettres GAL”.

 

Berson (Pierre) Dit Sans-Souci. Cordonnier et Soldat dans le Régiment du Cap 40 ans

Précédemment condamné à 22 ans de fers.

 

Berton (Edme) Marchand de Vin 40 ans

Précédemment condamné à 4 ans de fers.

 

Bonne (Pierre-Louis-Constantin) Compagnon Menuisier. Demeurant rue de la Mortellerie [rue de l’Hôtel-de-Ville]  à Paris 22 ans

Condamné à 4 ans de fers le 18 Janvier 1792 par le tribunal criminel ordinaire de Paris pour avoir, un soir d’Avril 1790, violenté un particulier à qui il avait dérobé sa montre, laquelle, se voyant sur le point d’être pris, il avait jeté dans la rue.

 

Bourquien (Claude) Abbé à Neuilly sur Seine 32 ans

Précédemment condamné à 8 ans de fers.

 

Bridier (Etienne) Valet de Chambre du Comte de Laval-Montmorency. Demeurant rue du Bouloi à Paris 38 ans

Précédemment condamné à 8 ans de fers.

 

Chatelier (Michel) Tailleur. Demeurant rue Charlot à Paris 26 ans

Précédemment condamné à 14 ans de fers.

 

Chevalier (Pierre) Marchand de Chevaux. Demeurant rue des Carmes à Paris 53 ans

Précédemment condamné à 14 ans de fers.

 

Curton (Joseph-Hippolyte) Domestique du Comte de Sénéchal. Demeurant rue de Buci à Paris 18 ans

Précédemment condamné à 8 ans de fers.

 

Delattre (François-Xavier) Cordonnier à Dainville (Pas-de-Calais) 32 ans

Précédemment condamné à 12 ans de fers.

 

Delvaux (Jean) Chiffonnier Brocanteur. Demeurant rue [Saint] Nicaise [allait de la rue Saint-Honoré à la place du Carrousel] à Paris 19 ans

Précédemment condamné à 4 ans de fers.

 

Dumont (Pierre) Boulanger. Demeurant à Strasbourg 24 ans

Précédemment condamné à 8 ans de fers.

 

Dupont (François) Marchand Forain. Demeurant rue Gervais-Laurent [se trouvait à l’emplacement du Marché aux Fleurs de l’Ile de la Cité] à Paris 33 ans

Précédemment condamné par le tribunal du 1er arrondissement à 6 ans de détention pour avoir été trouvé en possession d’un faux assignat.

 

Grand (Joseph-Pierre) Tisseur de Gazes. Demeurant rue de Thionville [rue Dauphine] à Paris 25 ans

Précédemment condamné à 12 ans de fers.

 

Guyard (Michel) Menuisier et Colporteur de Journaux. Demeurant rue du Faubourg du Temple à Paris 25 ans

Précédemment condamné à la détention jusqu’à la paix.

 

Janniot (Nicolas-Marie) Compagnon Fondeur Racheveur. Demeurant rue Regratière  Ile de la Fraternité [rue le Regrattier – Ile Saint-Louis] à Paris 25 ans

Précédemment condamné à 8 ans de fers pour avoir tenté, avec un complice, le 22 Août 1790, de vendre des objets, bonnet, chapeau et jupon qui avaient été volés à la foire Saint-Germain. Lors de son arrestation rue du Four, il portait, cachée sur lui, une grande pince en fer qu’il a déclaré avoir trouvé dans la rue…

 

Ladry (Jacques) Garçon Menuisier. Demeurant rue de la Coutellerie à Paris 24 ans

Précédemment condamné à 8 ans de fers.

 

Laforge (Louis) Marchand Boutonnier. Demeurant à Rouen 22 ans

Précédemment condamné à 22 ans de fers.

 

Legrand (Louis) Employé aux Charrois. Demeurant à Vaugirard 22 ans

Précédemment condamné à 22 ans de fers le 3 Août 1791 pour tentative de vol à main armée à Villejuif. Sur le point d’être pris, l’un des malfaiteurs avait fait feu sur les gendarmes mais le coup n’était pas parti. Néanmoins, la complicité d’intention d’homicide sur un représentant de l’ordre avait valu à Legrand la peine maximum.

 

Leroy (Jean-Nicolas) Dit Sans-Gêne. Buffletier. Demeurant rue de la Vannerie à Paris 26 ans

Précédemment condamné à 4 ans de fers.

 

Lucas (François-Nicolas) Compagnon Serrurier. Demeurant rue Marivaux à Paris 28 ans

Précédemment condamné à 22 ans de fers.

 

Massé (Pierre-Joseph) Dit Brin d’Amour. Cuisinier et Soldat au Régiment de Vintimille. Demeurant rue [Saint] Louis [rue de Turenne] à Paris 26 ans

Précédemment condamné à 12 ans de fers.

 

Mauclair (Barthélémy-Louis) Libraire. Demeurant rue de Verneuil à Paris 21 ans

Précédemment condamné à 8 ans de fers.

Ayant appris sa condamnation à mort il demanda à faire une déclaration que reçurent Coffinhal et Liendon. Il y dénonce une tentative d’évasion en préparation à la prison de Bicêtre. Elle est l’œuvre, dit-il, de Charles-Alexis de Charme-Sillery. Il a soudoyé des commissionnaires qui doivent introduire dans la prison des limes et des ressorts de montre pour scier les barreaux ainsi que des couteaux qui serviront à égorger les gardes des écuries où les évadés se retrouveront, bientôt rejoints par les nombreux complices que Sillery a dehors. Ce dernier prendrait alors la tête de ce groupe et le conduirait jusqu’en Vendée pour se joindre aux troupes royalistes. Mauclair ajoute que ce stratagème a déjà réussi puisqu’un nommé Mignard, grâce aux outils fournis par ces même commissionnaires, a réussi à s’évader déguisé en garçon de service. Il constate que celui-ci repris, il a “seulement” été mis au cachot.

Sa dénonciation n’empêcha pas Mauclair de monter sur la fatale charrette. Et, bien entendu, parmi la deuxième fournée de la “conspiration” de Bicêtre [voir au 8 Messidor], Fouquier n’oubliera ni de Charme, ni Mignard qui pourtant n’avait pas hésité à collaborer avec les autorités. En effet, sitôt l’audience du jour terminée, suite à cette dénonciation, l’administrateur de police Dupaumier se rendit à Bicêtre pour entendre Mignard. Ce dernier confirma que c’était bien le garçon de service Nicolas Simon Montdillier qui faisait passer des couteaux aux détenus, des Eustaches à manche de bois, qu’il vendait jusqu’à 40 sols. Pour les limes, il les dissimulait dans la salade, lors des repas. Mignard ajouta également quelques noms à ceux donnés par Barthélemy et qui avaient été condamnés ce jour. Parmi ceux-ci, Allain et Pichon l’accompagneront sur l’échafaud le 8 Messidor.

 

Neveux (Charles-Pierre) Charron. Demeurant rue [Saint] Victor à Paris 17 ans

Précédemment condamné à 8 ans de fers.

 

Offroy (Gérard) Secrétaire à la Section des Invalides. Demeurant aux Invalides à Paris 29 ans

Précédemment condamné à 12 ans de fers pour avoir participé avec 2 complices à une escroquerie portant sur 140 000 livres.

 

Paulet (François) Marchand Forain. Demeurant rue Traversière-[Saint]-Honoré [rue Molière] à Paris 22 ans

Précédemment condamné à 18 ans de fers.

 

Poirier (Nicolas) Cordonnier. Demeurant rue [Saint] Victor à Paris 39 ans.

Précédemment condamné à 8 ans de fers.

 

Prévost (Etienne) Pâtissier et Soldat au 22 ème Régiment Viennois. Demeurant à la Caserne  de la Nouvelle France [rue du Faubourg Poissonnière] à Paris 23 ans.

Précédemment condamné à 6 ans de fers.

 

Quitré (Charles) Garçon Tapissier. Demeurant rue [Saint] Honoré à Paris 30 ans

Précédemment condamné à 12 ans de fers.

 

Richet (Louis-Claude) Tanneur et Imprimeur en Papiers Peints. Demeurant rue [Saint] Lazare à Paris 27 ans

Précédemment condamné à 18 ans de fers.

 

Saler (Ange) Fabricant de Cordes à Violon. Demeurant rue de Charonne à Paris 22 ans

Précédemment condamné à 12 ans de fers.

 

Teissier (Léonard) Marchand de Chevaux à Campia (Manche) 26 ans

Précédemment condamné à 10 ans de fers.

 

Tournier (Gérard) Brocanteur. Demeurant rue [Saint] Jacques à Paris 30 ans

Le 22 juin 1792 il avait été condamné par le tribunal criminel ordinaire de Paris à 6 heures d’exposition et à 6 ans de fers. En effet, il alimentait son commerce de brocante par des vols d’objets divers. Il avait été arrêté le 20 Décembre 1791 pour avoir, avec un complice, dérobé dans une maison de la rue des Poulies [partie de la rue du Louvre allant de la rue Saint-Honoré jusqu’à la place du Louvre] “une chaîne en or, une tête de nègre, des mouvements de montre, un gilet, une culotte, une chemise, des serviettes et des gants”, lesquels objets furent retrouvés dans sa chambre. De plus, quand on l’arrêta, il tenta de se débarrasser d’une tabatière en ivoire qu’il avait sur lui.

 

Valentin (Joseph) Porteur d’Eau. Demeurant rue de la Huchette à Paris 25 ans

Précédemment condamné à 10 ans de fers.

 

 

 

Salle de l’Egalité

 

Président : Scellier   Juges : Bravet, Garnier-Launay    Accusateur : Royer

 

Bussière (Jean-Baptiste) Clerc d’Avoué. Volontaire au 5ème Bataillon du Département. Demeurant à Bellac (Hte-Vienne) 19 ans

Le 26 Ventôse [16 Mars 1794] au matin, Jean-Baptiste Bussière, alors en permission, se rend à Bussière l’Egalité [Bussière-Poitevine] pour, de la part de son père, livrer du foin au citoyen Lagasne. Son affaire avec ce dernier terminée, il va chez le boucher ou on lui avait dit qu’il trouverait le maire, seule personne à même de lui remettre un certificat concernant sa vente, document qu’il devait ramener à Bellac. Son papier en main, il s’apprêtait à prendre congé de l’édile qui était à ses côtés, lorsqu’arriva le citoyen Dupont dit Montajaud  qui, s’approchant du maire et désignant Jean-Baptiste, lança : “Arrêtez le !”. Surpris, le maire répliqua : “As tu une réquisition ?” Bussière ne chercha pas à comprendre et, laissant les deux hommes à leur conversation, retourna chez Lagasne où il avait laissé son cheval, sauta en selle et s’en retourna vers Bellac ou il arriva à la nuit.

Mais Montajaud n’était pas décidé à en rester là, bien au contraire. En sa qualité de membre du comité de surveillance de Bussière l’Egalité, il rédige immédiatement un billet dans lequel il déclare que Bussière fils aîné à proféré “des propaud très cequandaleu contre une nacion six respectable”. Il demande son arrestation immédiate. Le maire, dénonciation en main, se rend au comité de surveillance dont le président décide de requérir de suite deux gendarmes à se mettre à la poursuite de Jean-Baptiste Bussière “qui veut monter plusieurs coups dans le canton” et le mettre aux arrêts. Arrivés à Bellac les gendarmes Thouron et Labordy  vont trouver le juge de paix qui leur délivre un mandat. A 10 H du soir, Bussière est arrêté chez lui et incarcéré à la maison d’arrêt locale.

Interrogé le lendemain, il relate les événements de sa journée de la veille à Bussière l’Egalité et déclare ne pas avoir tenu de propos contre-révolutionnaire “cela n’ayant jamais été sa façon de penser”. Lorsqu’on lui demande pour quelle raison il n’a pas rejoint son bataillon le 13 courant comme il en avait reçu l’ordre, il répond que souffrant de la jambe et de la poitrine, les certificats des chirurgiens l’attestant, il avait, sur les conseils de ses proches, choisi de s’engager dans la cavalerie, lequel engagement est certifié par le commissaire des guerres à Limoges.

Le 28 Ventôse, au comité de surveillance de Bussière l’Egalité, comparaît René Chaniaud, notable, qui affirme qu’en Août 1792, Jean-Baptiste lui a déclaré “que les aristocrates avoient gagné, Dieu merci, et que les démocrates étoient foutus et qu’il en étoit bien aise ”. Se présente ensuite Pierre Savignac de la commune de Barban [Saint-Barban] qui dépose qu’ayant rencontré Bussière il y a 7 ou 8 mois, celui-ci, après lui avoir demandé s’il faisait partie de la réquisition, sur sa réponse négative, lui avait déclaré “ Tant mieux pour vous car tous ceux qui iront se feront casser la tête, que les Brigands avoient gagné la Vendée ”. Enfin, un cultivateur affirme avoir entendu Bussière, il y a environ 2 ans, prétendre que “Les aristocrates étoient d’honnêtes gens et que les démocrates étoient des gredins ”.

Que s’est-il donc passé à Bussière l’Egalité, ce 26 courant, pour que des hommes viennent dénoncer le jeune Jean-Baptiste Bussière pour des propos qu’il aurait tenu il y a “environ 2 ans” ? On ne le sait. On peut noter que le premier dénonciateur, Montajaud, celui qui a déclenché toute l’affaire, s’est abstenu de comparaître et de témoigner. Pourquoi ?… Toujours est-il que le 29, le Conseil général de Bellac, décide de renvoyer Bussière devant le tribunal criminel du département. Mais l’accusateur public de ce dernier ainsi que l’agent national, au vu des pièces, décident que l’affaire est du ressort du Tribunal révolutionnaire.

Bussière sera donc conduit à Paris de brigade en brigade. C’est à pied et enchaîné qu’il fait la route. Mais arrivé à Mont de Sault [Saint-Benoît du Sault/Indre] il ne peut plus avancer, les douleurs à la jambe sont trop fortes. C’est donc à cheval qu’il finira ce sinistre voyage.

Le 7 Floréal [26 Avril], à la Conciergerie, il est interrogé par le juge Masson. Il nie les accusations portées contre lui, affirmant qu’il est en mesure de prouver qu’il n’était pas à Bellac à l’époque où Savignac dit l’avoir rencontré. Il était alors à Limoges.

Durant sa détention, il va écrire, beaucoup, tant à son père qu’a Fouquier-Tinville. A son père, il demande de l’argent et s’enquiert de la santé de ses proches auxquels il fait part de toute sa tendresse. Bien sûr, ses lettres, qu’il termine par un “J’ai l’honneur d’être, mon cher papa, avec respect et amitié, votre fils“, ne quitteront jamais le cabinet de Fouquier. A ce dernier, il envoie un mémoire dans lequel il explique qu’il a toujours été un vrai patriote puisque dès 16 ans “aussitôt que j’ai eu la force de porter un fusil ”, il s’est enrôlé comme volontaire dans les troupes républicaines qui l’ont conduit jusqu’à Perpignan “J’aurois pu rester chez moi comme le firent bien d’autres mais je chéri trop la liberté pour hésiter un seul instant à marcher contre les tyrans ”.

Enfin, dans une lettre à son avocat, il explique être victime d’une cabale orchestrée par ses ennemis dont il avait cherché à démasquer la conduite qu’il regardait comme suspecte. En effet, le principal, qui s’est bien gardé d’apparaître dans l’affaire, est petit fils “d’un médecin du despote Louis XV et luy même ancien conseiller à la cour des aides à Paris qui est venu dans notre commune où il joue les patriotes ”. N’obtenant pas de réponse, il demande, naïvement, une audience à l’Accusateur public, étant sûr en 10 minutes d’être à même de lui démontrer son innocence, lui affirmant encore être un vrai sans-culotte.

Fouquier, dans son acte d’accusation, se contentera de reprendre les propos dénoncés par les soi-disant témoins et, sans difficulté, obtiendra la peine de mort.

 

Fillioux (Simon) Curé de Mortemart (Hte-Vienne) 46 ans

Au comité révolutionnaire de la commune de Mortemart, ce 3 Germinal [23 Mars 1794], plusieurs personnes viennent déposer à l’encontre de leur curé. Ainsi, le citoyen Verdillon-Lalande déclare t-il que lorsque Fillioux  recevait les journaux “il répandoit avec affectation et enthousiasme les revers de nos armées sans jamais faire mention de leurs succès”, ajoutant qu’il fréquentait régulièrement des prêtres réfractaires et concluant en affirmant “qu’en Août 93 (style esclave)[4], Fillioux dans un prêche observa que le 25 était la fête des rois et qu’il fallait le chômer ”.

Se présente ensuite Pierre Quénot qui affirme qu’en Avril 1793, venant de Montrol [Montrol-Sénard], où il avait été désigné pour aller combattre les rebelles de la Vendée, il rencontra Simon Fillioux qui lui dit, à l’annonce de cette nouvelle, qu’il était plus nécessaire chez lui qu’en Vendée et qui lui conseilla de ne point y aller. Puis Jean Thouron déclare que le curé lui aurait répondu alors qu’il lui annonçait la création d’une société populaire à Mortemart “Oh, mon enfant, c’est un piège qu’on nous tend. Nous sommes perdus si on établit cette société populaire, mais n’en parle à personne ”.

En conséquence de ces témoignages, le comité arrête que Simon Fillioux sera mis en état d’arrestation à la maison d’arrêt de Bellac et que les scellés seront apposés sur ses papiers.

Dès le lendemain, le prêtre est interrogé par le comité de surveillance de Bellac. C’est un homme intelligent, cultivé et sa justification est très étayée. Un peu trop sans doute pour ses interlocuteurs du comité révolutionnaire ce qui ne peut le rendre que plus suspect. Ainsi, il affirme qu’il faisait part des bonnes nouvelles lorsqu’il en apprenait et ne parlait des mauvaises qu’a certaines personnes qu’il croyait de ses amis uniquement pour information sans intention de nuire à la tranquillité publique. Au sujet de la création d’une société populaire, il nie les propos que lui prête Jean Thouron déclarant avoir dit ce jour que “Les municipalités devroient alors se surveiller car il se trouveroit des malveillants dans les sociétés populaires ”, affirmation qui ne pouvait qu’être très mal interprétée par les membres du comité. Quant à l’affaire Quénot, il nie fermement avoir conseillé à ce dernier de ne pas se rendre en Vendée, se proposant de le prouver par l’audition de deux témoins présents qui pourront confirmer que telle n’a pas été sa conduite.

Le comité n’entendra pas ses témoins et, peu convaincu de la bonne foi de Fillioux, décidera le même jour d’adresser les pièces du dossier à l’administration du district, laquelle, décide immédiatement de son renvoi devant le Tribunal révolutionnaire. Le 6 Germinal, Simon Fillioux prend la route de Paris.

Le 7, le comité de la commune de Mortemart diligente une perquisition au domicile du curé. On y trouve, cachés, 2 crucifix, 1 bonnet carré, 1 calotte, 1 étole, des huiles saintes, 1 pierre de marbre et la statue d’un saint. Plus loin, sous un appentis, on trouve une petite barrique de blé, ce qui est un crime d’accaparement. Pour le comité, ces trouvailles “ne font que prouver l’hypocrisie de Fillioux, son espérance en l’ancien régime et son inimitié contre le nouveau[5].

De nouveau interrogé le 24 Germinal à la Conciergerie par le juge Ardouin, il confirme son premier interrogatoire. Pour l’affaire de la Saint-Louis, il reconnaît avoir fait état de cette fête lors d’un prêche mais affirme s’en être de suite amendé et l’avoir vivement regretté. Il écrira plusieurs pétitions à Fouquier-Tinville dans lesquelles il tente de nouveau de se justifier et réclame l’audition de ses témoins à décharge. Il ne sera pas entendu et, convaincu d’être un fanatique, est condamné à mort.

 

Horion (Louis-Charles) Musicien et Instituteur Public à Bellac (Hte-Vienne)  35 ans

Troisième personne originaire de la région de Bellac appelée à comparaître ce jour. Fouquier aimait à faire des regroupements…

Louis-Charles Horion est un jeune homme cultivé, instruit, qui a beaucoup voyagé en France avant de s’installer à Bellac. Né en Corse d’un père français trésorier des troupes de l’île et d’une mère anglaise, il est parfaitement bilingue. Son père nommé à Châlons en Champagne, c’est dans cette ville qu’il grandit. Puis il part pour Paris où il apprend le métier du commerce. Ensuite ce sera Bayonne, où son père décède en septembre 1782 puis Rochefort et La Rochelle où il rencontre le citoyen Bayrand, de Limoges. Entre temps, sa mère et lui, pour régler une succession, auront fait un séjour de 4 mois en Irlande. Niort, Bordeaux et Mont-de-Marsan recevront sa visite. C’est dans cette dernière ville qu’il passera le grand hiver[6]. Puis de nouveau il reprend ses bagages pour Dax et enfin Bayonne où la Révolution le trouve. Il reçoit alors une proposition du citoyen Bayrand de venir vivre chez lui à Limoges pour “enseigner son frère”. Il s’y trouve depuis 15 mois lorsque un habitant de Bellac, le citoyen Faulconnier, hébergé également chez Bayrand, après l’avoir entendu jouer du violon, lui demande de venir à Bellac pour y remplir les fonctions de maître de musique et d’anglais dans le collège qu’il doit y établir.

Voila comment notre musicien voyageur se retrouva à Bellac. Malheureusement, l’affaire de Faulconnier ne se fit pas. Louis-Charles Horion survécut pendant deux ans grâce à ses talents et aux subsides que sa mère ne manquait pas de lui faire parvenir. Mais le vent à tourné et il vient d’être nommé instituteur public par la municipalité.

Las ! Le 7 germinal [27 Mars], au comité de surveillance, se présente Jean Contancein dit l’américain  qui affirme qu’il y a 15 mois environ, alors qu’il était à déjeuner avec quelques amis chez le citoyen Valéry aubergiste, Louis-Charles Horion, présent dans la salle, a tenu des propos anti-civiques. Déjà, lorsque Contancein et ses amis s’agenouillèrent pour chanter la Marseillaise, Horion et ses compagnons ne se joignirent pas à la fête[7]. Interpellé, “Il n’y a que de foutus gueux d’aristocrates qui, au son de ce couplet, ne se mettent pas à genoux ”, le musicien aurait répondu qu’il ne se sentait pas concerné par ce chant, étant anglais. Contencein lui faisant alors remarquer que si l’Angleterre déclarait la guerre à la France, il serait l’ennemi de la République et qu’il saurait bien s’occuper de lui, Horion répondit que dans ce cas il se ferait un devoir d’adopter le parti que prendrait sa nation et qu’il “ne resteroit pas 15 jours en France ”.

Plusieurs amis de Contencein, présents au déjeuner viennent confirmer la déposition de ce dernier.

Un autre témoin, Pierre Meunier, ajoute que lorsque la guerre fut déclarée avec l’Angleterre, Louis-Charles Horion lui avait dit qu’il refusait d’aller se battre contre les anglais “La loi ne peut pas me forcer à prendre les armes contre ma patrie ”, et avait ajouté “Les anglais ont déjà battu les français, il les batteront bien encore ”.

Interrogé le jour même au comité de surveillance, Horion nie les propos que ses accusateurs lui prêtent et dit avoir toujours été partisan de la Révolution. S’il n’a pas chanté ce jour avec ses voisins de table c’est qu’il venait juste d’arriver et commençait à manger sa soupe. De plus il ne connaissait pas les chanteurs et était lui même accompagné de deux amis. Par contre il se souvient très bien qu’à la fin du repas il est allé trinquer avec ses dénonciateurs. Il y avait là un grenadier de la garde nationale de Limoges qui le connaissait et qui déclara aux autres convives qu’il était un bon patriote et “qu’il connaissoit ses mœurs ”. En effet, il avait fait partie de la société populaire de Limoges dès son arrivée dans cette ville.

Il déclare enfin n’avoir jamais dit qu’il était de nationalité anglaise puisqu’il est français, né en Corse. Il se dit prêt, si la République l’exige à aller se battre contre les anglais ou contre quelque autre ennemi de la France. Il est néanmoins mis en état d’arrestation et conduit à la maison d’arrêt de la ville.

Le 8 germinal, les membres du comité de surveillance de Bellac adressent a l’administration du district les pièces de son dossier. Le lendemain, 9 germinal, le Conseil général du district décide de renvoyer Horion devant le Tribunal révolutionnaire de Paris. Le 11, une perquisition est faite chez lui par l’Agent national. On ne trouve que des copies de musique et 3 violons ainsi que divers objets personnels. Rien de suspect. Il écrit une lettre justificative aux membres du comité de surveillance de Bellac qu’il termine ainsi : “J’atteste et je jure que je suis innocent et que je me comporteroi toujours de même. Citoyens, je réclame votre bonté et votre commisération. Puissent-elles vous inspirer la confiance que je mérite et vous porter à solliciter et me faire rendre la liberté que vous m’avez ôtée ”. Il ne sera, bien sûr, pas entendu.

Interrogé le 13 Floréal [2 Mai] à la Conciergerie par le juge Harny, il persiste dans ses déclarations précédentes et nie une nouvelle fois tous les faits qu’on lui reproche. La confusion, dit-il, vient du fait que puisqu’il enseignait la langue anglaise on l’appelait communément l’anglais , mais il est bien français, d’un père né à Paris…

Fouquier dans son acte d’accusation ne l’entendra pas ainsi : “Louis-Charles Horion a tenu il y a environ un an dans l’auberge de Bellac différents propos qui ne laissent aucun doute sur sa haine de la liberté. Propos qui annoncent dans cet homme des intelligences perfides avec les ennemis de la République ”. Le jugement reprend cette accusation et condamne Louis-Charles Horion, homme instruit et musicien de talent à la peine de mort.

 

Lamarche (Jean) Jardinier. Demeurant à Issy-l’Union [Issy-les-Moulineaux] 28 ans

Le dossier de Jean Lamarche est pratiquement vide. Ni mandat d’arrestation, ni procès-verbal d’interrogatoire n’y figurent. Seul se trouve le témoignage de 3 hommes, attablés le 10 Prairial [29 Mai] chez le marchand de vin Nicolas Bonnelais, vigneron à Clamart le Vignoble [Clamart]. Ce Décadi, vers 3 heures de l’après-midi, ils entendirent les propos de deux citoyens qui commentaient l’actualité du journal qu’ils avaient entre les mains. On y parlait, bien sûr, de l’attentat dont furent victimes en début de mois les députés Collot-d’Herbois et Robespierre. Jean Lamarche, qui partageait une bouteille avec son père aurait alors déclaré que “Robespierre étoit pauvre avant la Révolution et à présent il est fort riche puisqu’il doit acheter la maison de la dame de Chimé  [Princesse de Chimay] et qu’il étoit en marché”. Et il aurait ajouté, visionnaire, “Son temps, avant qu’il soit dix mois, seroit comme Danton qui paroissoit bon patriote, que tel qu’il avoit jugé les autres il seroit jugé et pourroit bien être à la Guillotine et qu’il ne resteroit plus de cette législature que 7 où 8  ”.

Lamarche est rapidement arrêté par le Comité révolutionnaire de Clamart le Vignoble et transféré auprès des administrateurs du district du Bourg de l’Egalité [Bourg-la-Reine] qui décident de son renvoi vers le Tribunal révolutionnaire où il comparaît ce jour sous l’accusation suivante :

A cherché à avilir la Représentation Nationale par les propos les plus injurieux. Ces propos ne permettent pas de douter que cet homme ne soit un des agents de la conspiration formée pour dissoudre la Représentation Nationale et qui a éclaté par l’horrible attentat commis dans la personne de ces 2 zélés défenseurs des droits du peuple ”. Un tel “crime” ne peut être punissable que de la peine de mort…

 

Minet (Elisabeth) Couturière. Demeurant à Quincy [Quincy-sous-Sénart] 46 ans

Elisabeth Minet, couturière et remailleuse de bas de profession, est actuellement employée comme journalière par le citoyen Laurent, vigneron à Quincy. Mais elle a une passion, un “pêché” mignon, elle fabrique des figurines religieuses en plâtre, en plomb, en étain et en cire qu’elle vend parfois et donne le plus souvent.

Ce 8 Prairial [27 Mai] elle se rendait à Yerres pour se procurer de la cire, lorsque, traversant Noiseau, elle croise la route de deux citoyens, membres du comité de surveillance de Sucy-Lepeltier [Sucy-en-Brie]. Ceux-ci, intrigués par la boîte qu’elle portait, l’abordèrent. Crime terrible en ces temps de déchristianisation ladite boîte contenait plusieurs  statuettes du Christ, de la Vierge et des saints ainsi que des moules servant à fabriquer ces figurines. Elle présente un vieux passeport datant de 1791, presque illisible, ce qui ne fait que la rendre plus suspecte. Les deux hommes décident donc de la conduire devant leur Comité. Interrogée par le président, elle reconnaît faire commerce de ses figurines. Elle est originaire de “la grande ville frontière département des Ardennes”, demeure actuellement à Quincy et n’est pas mariée. Après délibération, le Comité, considérant que “Une femme encore valide paroît suspecte quand elle n’occupe pas de travail utile à la société et que tout individu qui n’est point muni de passeport conformément à la loi doit être mis en arrestation”, arrête qu’elle sera incarcérée et conduite dès le lendemain devant l’administration du district de Corbeil.

Interrogée le 10 Prairial par l’administrateur Rousseau, elle déclare avoir quitté les Ardennes il y a 18 mois environ. Pourquoi n’a t-elle pas demandé un nouveau passeport ? “Citoyen, dans un désastre pareil, on ne songe pas à tout”. Qu’entend t-elle par désastre ? “J’entends par désastre les armées des prussiens, des autrichiens et même de l’armée française. Il y avait la peste et le bruit du canon qui me firent partir parce que cela me fit beaucoup de peine. J’ai tant souffert que j’ai pris le parti de quitter la grand ville jusque dans ce pays ci sans que jamais personne me demande mon passeport ”.

Elle dit ne pas se rappeler les noms des gens à qui elle a donné quelques unes de ses figurines et répond, alors qu’on lui demande pourquoi, lorsqu’elle est entrée à la maison d’arrêt, elle a refusé de se séparer de ses statuettes et de son livre de messe : “J’avais peur que l’on me les casse et quant à mon livre, je l’aime beaucoup pour prier le bon Dieu, je le prie bien sans le livre mais le cœur ne dit pas tout comme on le dit dans le livre ”. Pourquoi, alors qu’on cherche à les détruire, cherches tu toi à rétablir ces restes de superstition ? “Je ne connais pas de loi qui ait ordonné de faire disparaître tous ces objets. Je vous avoue que je voulais pour ma satisfaction avoir une figure de la bonne Vierge parce que je suis attaché à la Divinité  ”.

Le 14 Prairial, le Conseil général du district de Corbeil décidait de le faire traduire devant le Tribunal révolutionnaire et la faisait remettre entre les mains de Fouquier-Tinville.

Elle ne sera pas interrogée à la Conciergerie. Dans son acte d’accusation Fouquier affirme que “Cette femme cherchoit à provoquer le fanatisme en colportant et vendant différentes figures en plâtre représentant crucifix, vierge et tout autre objet de superstition. De plus elle n’est pas moins contre-révolutionnaire que fanatique car à la question qui lui fut faite de son départ des Ardennes elle a répondu les désastres de l’armée française, réponse qui tend à calomnier la Révolution et qui joint à sa conduite très suspecte ne laisse aucun doute sur ses intentions contre révolutionnaires”. Elle est condamnée à mort.

 

Ce même jour, une députation des autorités constituées de Clichy-la-Garenne [Clichy] se présente à la Convention pour féliciter l’Assemblée sur “l’immortel ” décret par lequel elle a proclamé l’existence de l’être suprême et l’immortalité de l’âme[8] :

Le dogme consolateur de l’âme, l’idée non moins douce d’un Etre Suprême offrent à l’homme vertueux des motifs de sécurité et de paix qu’il étoit inhumain autant que ridicule de vouloir lui enlever. La perversité et le crime avoient pu seuls concevoir un projet aussi sacrilège. L’homme s’agrandit par l’idée d’une autre vie; la vertu a de nouveaux charmes, la patrie nous attache plus fortement quand nous pensons que le bon citoyen et l’homme vertueux ne finissent pas au moment où ils cessent d’exister et que des récompenses éternelles les attendent. Le néant au contraire est le patrimoine du criminel. Celui que le remords poursuit, celui qui ne connoit ni sa vertu ni sa patrie, se soucie peu d’une existence future. Il la déteste même parce qu’il n’ignore pas que pour lui il ne peut y avoir qu’une éternité de châtiment et de vengeance, aussi ce sont des hommes élevés dans la fange et les vices qui sont venus prêcher l’athéisme et abrutir l’humanité. Vous les avez fait disparaître. Des monstres ont voulu attenter aux jours de ceux d’entre vous qui ont défendu avec le plus d’énergie la cause de la liberté; heureusement la liberté a veillé sur eux et ils respirent. S’il se montre encore des anthropophages, tous les amis de la patrie sont là pour vous défendre et vous faire un rempart de leurs corps. Notre commune entière vous offre autant de défenseurs que de citoyens. Ainsi, citoyens Représentants, notre temps, notre vie, nos travaux, tout est à vous ”.

 

Notes

[1] Ronsin [Charles Philippe Ronsin, né en 1751, condamné à mort et exécuté avec Hébert (Jacques René Hébert, né en 1757, substitut du Procureur de la Commune de Paris et rédacteur du Père Duchesne) le 4 Germinal (24 Mars 1794)]. Général en chef de l’Armée révolutionnaire et fervent “Hébertiste”, il avait été accusé, pour servir son projet d’insurrection d’avoir voulu vider les prisons afin d’utiliser à sa cause les détenus les plus exaltés.

[2] Il faut prendre ici le terme échafaud pour échafaudage. En effet, le public, afin d’avoir une meilleure vue, aimait à se jucher sur divers objets installés à cet effet.

[3] Place de la Maison Commune, nom révolutionnaire donné à la place de Grève, la Maison commune étant l’Hôtel de Ville.

[4] Ordinairement, lorsque l’on faisait mention du temps d’avant l’application du calendrier républicain, il fallait ajouter après la date la mention “vieux style”. Ici le zèle révolutionnaire du greffier est plus absolu.

[5] Le curé de Mortemart devait, suivant la loi, remettre ces objets de prêtrise aux autorités de la République.

[6] L’hiver 1788/1789 qui fut particulièrement rigoureux.

[7] Saint Just donnait lui-même l’exemple de cette pratique puisqu’un soir, présent dans un théâtre, à l’entracte, il fit agenouiller la salle entière alors que retentissait la Marseillaise.

[8] Culte déiste et patriotique inauguré à Paris le 20 Prairial [8 Juin 1794] par la fameuse fête de l’Etre suprême. C’est Robespierre, opposé à la déchristianisation extrême, convaincu que l’Homme avait besoin de croire à une puissance créatrice supérieure qui présenta à la Convention le 18 Floréal [7 Mai 1794] un rapport en faveur de ce nouveau culte, substitution du catholicisme.