Un Comité révolutionnaire sous la Terreur (C.N. Malapeau-Archives Nationales)

 

 

 Du 27 Prairial  « Verveine »  (Dimanche 15 Juin 1794)                                                                             18 Condamné(e)s

 

Ni conspiration particulière, ni procès politique en cette belle journée de printemps. Seulement quelques femmes et hommes, individus venus d’horizons différents, dont la seule destinée commune aura été de se croiser sur les bancs de l’usine à tuer de Fouquier-Tinville pour des raisons diverses, victimes, pour la plupart, de la terrible loi de Prairial dans ce qu’elle avait de plus tragiquement absurde. Une journée “simplement ordinaire” pourrait-on dire…

                                    

 

Salle de la Liberté

 

Président : Scellier   Juges: Foucault, Barbier   Accusateur : Grébeauval

 

Bertrand (Pierre-Louis) Officier de Gobelet du Roi[1]. Garçon Confiseur. Demeurant rue Galande à Paris 45 ans

Ce décadi 10 Germinal [30 Mars 1794], Nicolas Servière et François Garbouleau, passant près de la Convention, sur les quais[2], eurent la surprise de voir l’homme qui les précédait se retourner tout à coup vers eux et, tendant la main vers le lieu des séances de l’Assemblée, leur déclarer : “Les gueux de la Convention ne feroit-on pas mieux de leur donner 40 sols chacun et de les foutre à coup de pied au cul dehors tous ? Je suis de Rouen, ne croient-ils pas que j’ai confiance en leurs assignats qui sont tous faux papiers qu’ils mettent en émission”. L’homme reprenant son chemin, ils décident de le suivre. Passant près du Comité de la section des Gardes Françaises, ils s’emparent de lui et le précipitent dans les locaux dudit Comité pour dénoncer son propos.

Bertrand est immédiatement mis en état d’arrestation et interrogé. Il nie avoir eu pareil comportement et dit ne pas comprendre ce que lui veulent ces citoyens qu’il ne connaît pas. Il admet avoir occupé une charge d’officier au petit gobelet du Roi Louis XV en compagnie de plusieurs de ses parents qui avaient également une place à la Cour. Cet aveu ne peut que le rendre plus suspect. Il est transféré au Comité révolutionnaire de la section du Panthéon Français, section dont il dépend et mis au violon. Le 15 Germinal, les membres du Comité, après l’avoir de nouveau entendu et qu’il ait reconnu avoir bu, le 10, deux bouteilles de vin dans un cabaret avec un inconnu, considérant son ivresse et le fait qu’il “paroît avoir la tête un peu faible”, décident de son incarcération à la prison de Sainte-Pélagie.[3] Bien qu’il ne cesse de nier les propos qu’on lui prête, son dossier est transmis au Tribunal révolutionnaire.

La perquisition effectuée à son domicile sera infructueuse mais il sera quand même convaincu d’être un ennemi du peuple pour avoir tenu des propos contre-révolutionnaires et condamné à la peine de mort.

 

Bourdeaux (Gilbert) Curé constitutionnel de Vaugirard. Demeurant rue des Lombards à Paris 57 ans

A partir du 18 Octobre 1793, diverses dénonciations sont faites contre ce prêtre. Ce sont d’abord le maire et les officiers municipaux de la commune du Tremblay qui viennent au Comité de salut public du département de Paris certifier que Bourdeaux, actuel curé de Vaugirard et ancien vicaire du Tremblay, “n’a quitté cette paroisse que pour la mauvaise vie qu’il menoit et pour le scandale de ses mœurs”. Mais à Vaugirard, les chose ne se passent pas mieux pour lui. Il est en conflit avancé avec la municipalité et c’est sans doute pour cette raison, sentant le mauvais vent venir à son encontre, que le 17 Brumaire [7 Novembre 1793], au Conseil général du département réuni en assemblée extraordinaire, il abjure publiquement sa prêtrise. Voici le compte-rendu de séance : “Le citoyen Bourdeaux, curé de Vaugirard, se présente à la séance et déclare qu’il ne peut résister davantage à l’impulsion de sa conscience et de la raison qui se révoltent contre les vils préjugés dont il fut trop longtemps le ministre; qu’il vient solennellement abjurer ses erreurs et renoncer pour jamais à un métier qui n’a que la fraude et la tromperie pour principe et pour objet; qu’il va déposer à la Convention nationale ses lettres de prêtrise et sacrifier sur l’autel de la Patrie ces hochets du fanatisme et de l’imbécillité ”. On précise que cette déclaration est accueillie par les plus vifs applaudissements.

Quelques minutes plus tard, et c’est là le grand événement de cette journée, Gobel, l’évêque de Paris, en échange d’une confortable somme d’argent, fera lui aussi son abjuration, tant au département qu’à la Convention, abandonnant Notre-Dame qui deviendra “Temple de la Raison”, ce qui ne l’empêchera pas non plus de finir sur l’échafaud, accusé de conspiration contre la République, en compagnie des “Hébertistes”, le 4 Germinal [24 Mars 1794]. Bourdeaux toucha t-il également une “prime” ? Sans doute car c’était un homme intéressé. Toujours est-il qu’il pensait, par cet acte, se blanchir à bon compte des accusations portées contre lui.

Mais ses ennemis écœurés par le procédé redoublèrent leurs attaques. Le 17 Germinal [6 Avril 1794], Michault, juge de paix à Vaugirard, écrit au Comité de sûreté générale pour dénoncer Bourdeaux, affirmant qu’il était à la tête des conspirateurs de la commune. Noyau d’une société populaire, il aurait sans relâche attaqué la municipalité, provoquant le trouble public, traitant notamment l’Agent national de “Mouchard de nez pourri” et cherchant à exciter les citoyens les uns contre les autres. De plus sa conduite était honteuse. Il aurait ainsi organisé de fausses quêtes, à son seul profit et surtout il aurait déshonoré la fille d’un citoyen local, abandonnant la mère et l’enfant après transaction : “Il étoit un objet de crainte pour les pères, les mères, les maris, les femmes et les filles”. Enfin, au mépris de la loi, il aurait exigé de l’argent pour les sacrements et les funérailles.

Le 27 Germinal [16 Avril], une autre dénonciation, émise par le greffier municipal Machy, affirme qu’en Décembre 1792, Bourdeaux, alors responsable de la cure de Vaugirard et qui depuis a abjuré sa prêtrise, avait un comportement nettement moins anticlérical. Lors d’un baptême, il aurait refusé de donner le nom de Nice  à un enfant dont les parents voulaient, par cet acte, honorer la victoire que les armées de la République venaient de remporter sur la Savoie, sous le prétexte qu’il n’existait pas de saint de ce nom. Puis s’emportant, il aurait ajouté “qu’il était exécrable de ravaler ainsi la religion et ses ministres, que l’élimination de la religion ne pouvait être le fait que d’un Marat et un Robespierre qui seuls pouvoient y trouver intérêt et que la Convention nationale devoit en agir avec eux plus politiquement car ils étaient plus de 100 000 prêtres qui avoient fait leur serment ”.

Enfin, lors d’une visite domiciliaire lancée contre lui, on s’aperçoit qu’il héberge des gens qu’il n’a pas déclaré à la municipalité et dont les noms ne figurent pas sur la porte extérieure du domicile, comme l’exige la loi[4].

Il est finalement arrêté le 5 Prairial [24 Mai 1794] par ordre du Comité de salut public et incarcéré aux Madelonnettes. Malgré un mémoire justificatif adressé aux jurés du tribunal dans lequel il expose toute sa conduite patriotique depuis le début de la Révolution, malgré son tout récent certificat de civisme, le Tribunal révolutionnaire ne fut pas dupe du brusque revirement de Bourdeaux qui est condamné à mort “Prévenu d’avoir tenu des propos criminels et séditieux. C’est un de ces intrigants sans principes et sans moralité qui n’ont abjuré le culte de l’erreur que parce qu’ils ont vu dans cette démarche un moyen de servir leurs ambitions

 

Brellon (Jean-Clair) Chef de Gobelet du Roi. Rentier. Demeurant rue des Martyrs à Paris 64 ans

Il est peu de dire que l’ancien chef de Gobelet du roi Louis XV n’était pas adepte des idées nouvelles. Il n’aimait pas la Révolution et ne voulait pas s’en laisser conter. Dès 1789 il refuse le service dans la garde nationale, prétextant son ancienne fonction qui devait, à ses yeux, l’en exempter ainsi que son âge avancé, ajoutant qu’avec son fusil “il se gardoit bien lui même et qu’il n’avoit pas besoin de garder les autres”. Il ne possède pas de carte de sûreté et n’en a jamais fait la demande, se contentant d’une carte de laissez-passer.

Il a visiblement traversé la période révolutionnaire en se désintéressant totalement des événements qui la ponctuent. C’est un rentier, il est riche et fait des affaires, essentiellement immobilières.

Or, le 10 Prairial [29 Mai 1794] tout à coup, il se présente à l’assemblée générale de la section du Mont-Blanc pour y prêter le serment “de défendre la liberté et l’égalité”, en vigueur depuis Septembre 1792. Pourquoi, soudainement, cette décision ? Sans doute parce qu’il avait décidé d’acheter des biens nationaux et qu’il cherchait pour se faire à se mettre en règle avec la République. Funeste initiative ! Le Conseil de l’assemblée réunie ce jour, “après interpellation en ce qui lui a paru un insouciant, arrête qu’il soit tenu de déposer sa carte sur le bureau et le renvoye au Comité révolutionnaire pour prendre des renseignements sur son civisme depuis le commencement de la Révolution”.

On procède immédiatement à son interrogatoire, auquel il se prête avec très mauvaise grâce. Il refuse de faire état de ses revenus, dit ne pas avoir signé la Constitution républicaine “car on ne lui a pas demandé”, être resté chez lui le 10 Août et n’avoir appris que plus tard ce qui s’était passé, n’avoir jamais participé à quelque assemblée que ce soit “car on ne lui a pas dit« ….

Après avoir passé la nuit au violon, il est ramené chez lui le lendemain matin pour une perquisition. La première chose que trouvent les sectionnaires est un baril de poudre. Ils lui font observer qu’il n’a pas le droit de posséder cela, ayant déjà été désarmé . Il répond : “Si vous en avez besoin vous pouvez l’emporter”. Arrivé devant son coffre-fort, il refuse de l’ouvrir. Après plusieurs sommations, il finit par céder et ce sont 63 000 livres en assignats, 23 000 livres en argent et 25 000 livres en or que l’on découvre. Des pistolets également sont présents. Plus loin dans un tiroir caché, encore des assignats… On lui demande pourquoi lors des collectes de la section, il a refusé de donner prétextant ne pas être riche. Il répond que puisqu’on l’avait désarmé il avait décidé de ne rien donner. A t-il fait des dons patriotiques ? Non, car on n’a pas voulu lui donner de reçu…

Le 14 Prairial, le Comité révolutionnaire, délibérant après avoir entendu lecture du procès-verbal, arrête que Jean-Claire Brellon sera conduit à la Conciergerie, que son interrogatoire, les papiers saisis chez lui et deux dénonciations de mauvais propos, justes arrivées, seront envoyés à Fouquier-Tinville.

De fait, la seule faute de cet homme, contre lequel rien n’a été retenu, est sa très grande fortune. Il a été dénoncé comme “Faisant insulte par son luxe”. Il est donc condamné comme suspect, « par le fait que n’ayant rien fait contre la République, il n’a rien fait non plus pour elle”. Dès le 10 Octobre 1793, Saint-Just avait en effet affirmé “Vous avez à punir non seulement les traîtres, mais les indifférents mêmes, vous avez à punir quiconque est passif dans la République et ne fait rien pour elle ”.

Il est à signaler qu’en cas de condamnation à mort tous les biens du condamné revenaient à la République ce qui, dans le cas présent, était un argument de poids à l’encontre du prévenu. En effet, en cette époque plus qu’orageuse, le gouvernement avait de gros besoins d’argent et l’élimination des riches qui, de toute manière, pensait-il, étaient opposés à la République, devenait, en plus de l’enjeu politique, un enjeu financier indispensable. C’est ainsi, il y a quelques mois, que Cambon se vantait à la Convention de “battre monnaie chaque jour sur la Place de la Révolution[5].

 

Coutant (Henri) Jardinier-Potager. Chasseur au 19ème Bataillon de Paris. Demeurant rue de la Vannerie [Av. Victoria – partie comprise entre la rue Saint-Martin et la place de l’Hôtel de Ville] à Paris 34 ans

Arrêté à Paris comme vagabond, suspecté d’avoir déserté son bataillon, il est incarcéré quelques temps à la prison de la Force[6]. Ordre est alors donné, fin Août 1793, à la gendarmerie, de le raccompagner de brigade en brigade jusqu’à son régiment que l’on pense être à Sarre-Libre [Sarrelouis / Allemagne]. Lorsqu’après un mois de voyage il arrive à bon port, il apprend que son bataillon est parti à Cherbourg rejoindre les armées républicaines engagées dans la guerre de Vendée. Nouveau départ, toujours accompagné. Le 7 Octobre, alors qu’il fait route de Villote sur Aire vers Bar sur Ornain [Bar-le-Duc], une algarade éclate avec les représentants de la maréchaussée locale chargés de son transfert. Deux versions s’opposent alors.

Les gendarmes, qui le dénoncent à l’arrivée à Bar, affirment qu’en cours de route, énervé, il leur aurait déclaré : “Ah, mon pauvre roi, où es tu? Dans le temps que tu régnois nous n’étions pas si malheureux ”. Puis, en réponse à une de leur question sur ces propos, il aurait ajouté : “Je désire la contre-révolution de tout mon cœur et je veux un roi ”. Enfin, devant la désapprobation de ses gardes, il aurait essayé de s’enfuir à travers champs, ceux-ci n’ayant d’autre solution pour l’arrêter que de le sabrer du plat de l’arme, celle-ci se cassant, car « vieille et de mauvaise qualité« . Coutant serait alors tombé dans un fossé où il se serait blessé, la plaie saignant abondamment. S’arrêtant dans une maison à l’entrée de Bar, les gendarmes lui auraient alors lavé le visage et les mains avant de le déposer à la maison d’arrêt, non sans qu’il leur déclare : “Ha, foutus gueux, vous n’aurez pas toujours le dessus ”.

Bien entendu, la version de Coutant est différente. Ayant vu, dans une auberge où ils s’étaient arrêtés pour prendre un verre, les gendarmes en conciliabule avec un individu douteux qui cachait dans un carton “des panaches blancs et violets”, il aurait cherché, alors que cet homme faisait route avec eux, à se saisir dudit carton lors d’un arrêt à Erize-Saint-Dizier, pour aller dénoncer la bande à la municipalité. Ses gardes, l’attrapant, l’aurait alors frappé, puis, l’entravant avec une corde, ils auraient repris la route, le traînant et le frappant régulièrement à coups de sabre, en cassant deux sur son dos. Il nie les propos que lui prêtent les gendarmes affirmant au contraire leur avoir lancé, sous les coups qui pleuvaient : “Coquins, vous voulez donc ramener l’ancien régime et faire comme vos prédécesseurs du règne de votre scélérat de roi qui maltraitoient les malheureux qu’ils conduisoient”. Il ajoute que les gardes étaient tellement pris de vin, qu’il n’est pas étonnant qu’ils aient fait une pareille déclaration à son encontre.

Deux témoins, des prisonniers de guerre que l’on menait également à la prison de Bar, dont un parlait le français, viennent confirmer les propos de Coutant, insistant sur la violence des coups portés au chasseur, lequel n’opposait aucune résistance. Ils n’ont aucune connaissance des propos qu’aurait tenu Coutant concernant un roi, par contre ils se souviennent de ce mot dans la bouche des gendarmes.

Comme de tous temps, à cette époque, parole de gendarme avait valeur de vérité et, bien que l’un d’eux eût entre-temps été emprisonné pour avoir laissé s’enfuir un prisonnier émigré dont il avait la garde, leur déclaration fit office de preuve. Le Procureur général syndic du département de la Meuse décidait le 16 Brumaire [6 Novembre 1793] de transférer le chasseur au Tribunal révolutionnaire de Paris. C’est donc toujours accompagné de gendarmes qu’il reprit, de brigade en brigade, la route de Paris.

Le 21 Prairial [9 Juin 1794], de la prison des Carmes[7], las de sa détention, il écrit à Fouquier : “Je te réïtère ma prière de me faire juger promptement ou de me renvoyer à mon bataillon car je ne te dissimule pas que je languis et que je voudrois être quitte pour la mort si je la mérite ou pour ma liberté que j’ai tout lieu d’ espérer”.       L’Accusateur public accédera à sa demande quant à la date de l’audience mais pour le reste Coutant fut quitte pour la mort, “convaincu de s’être rendu l’ennemi du peuple en déclamant ouvertement contre le gouvernement républicain…” Pensa t-il vraiment qu’il la méritait…

 

Deglane (Pierre) Dit Lafleur. Meunier à Compreignac (Hte-Vienne) 36 ans

Le 17 Ventôse [7 Mars 1794], plusieurs personnes se rendent au comité de surveillance de la commune de Compreignac, district de Bellac, pour dénoncer Pierre Lafleur.

Parmi elles, un cultivateur de 48 ans, Pierre Mounier, affirme que Lafleur lui a déclaré “que la république ne feroit pas pour leur avantage et qu’il vaudroit mieux que les puissances coalisées vinrent à gagner contre nous, qu’autrefois que si quelqu’un étoit dans l’embarras les gros les soutenoit et les retiroit de la potance et qu’aujourd’hui pour la moindre chose on avoit le col coupé”. Un autre, Etienne Sallaud, 30 ans, de Népoux, déclare que Lafleur, devant la porte de son moulin, il y a  15 mois, lui a dit “que les français ne gagneroit jamais et que lorsque les émigrés rentreroient, nous serions tous perdus et qu’ils nous auroient avant peu, que les citoyens que nous envoyons sur les frontières n’étoient que des veaux de lait et qu’un des autre en battroient 10 des notres”. C’est toujours un cultivateur, Mathieu Cristou, 37 ans, qui affirme que Lafleur lui aurait conseillé il y a 7 à 8 mois “de ne prendre aucune place dans la municipalité, que cela tourneroit mal pour ceux qui seroient dans les places et même de quitter la Garde nationale ”.

Le 19 Ventôse, l’Agent national[8] du district de Bellac ordonne l’arrestation et la détention de Lafleur. En séance publique, le 8 Germinal [28 Mars] le Conseil général du district de Bellac décide que les propos du meunier sont anticiviques et ne peuvent dépendre que du Tribunal révolutionnaire de Paris. En conséquence, Lafleur sera transféré, avec les pièces le concernant, par la gendarmerie  de brigade en brigade,  jusqu’à Fouquier-Tinville.

Le 6 floréal [25 Avril], il est interrogé à la Conciergerie par le juge Harny. Il nie les propos qu’on lui prête et affirme que plusieurs de ses délateurs lui doivent de substantielles sommes d’argent.

Enfin, un témoignage anonyme raconte que lorsque Lafleur fut conduit à la maison d’arrêt de Bellac, Pierre Cristou, garde national et frère de l’un des dénonciateurs, prit la parole devant son commandant, le concierge de la prison et d’autres citoyens, pour déclarer que Deglane “étoit un brave homme qui n’étoit là que par la vengeance et la malveillance, qu’il n’avait jamais fait que du bien dans la paroisse et qu’il s’étoit toujours comporté en bon républicain ”. Puis il ajouta qu’il irait dire de même à la tribune de la société populaire et que bien que frère de Mathieu Cristou “il ne pouvoit s’empêcher de dire la vérité ”.

D’autres témoignages en ce sens arrivèrent au parquet du tribunal. D’abord un procès-verbal du comité de surveillance de Compreignac donnant acte du témoignage de 3 citoyens qui affirment que lorsqu’il apprit qu’il devait aller à Paris témoigner contre Lafleur, Pierre Mounier leur a déclaré : “Voicy ce que c’est, je croyais que c’était un badinage”. Également deux certificats, des comités de surveillance des communes de Saint-Symphorien [Saint-Symphorien sur Couze] et de Thouron, qui attestent n’avoir jamais vu l’accusé faire preuve d’incivisme sur leur territoire.

Rien n’y fit. Pierre Deglane, dit Lafleur, meunier au moulin de Pontabrier fut reconnu ennemi du peuple et condamné à mort.

 

Lacroix (Madeleine) Blanchisseuse. Demeurant rue de la Fromagerie [se trouvait à l’emplacement du forum des Halles – dans le prolongement de la rue Montmartre, elle allait jusqu’a la place des Innocents] à Paris 22 ans

Accusée d’avoir coopéré à un vol avec effraction dans la nuit du 29 Pluviôse [17 Février 1794], Madeleine Lacroix était détenue au dépôt du tribunal criminel du département de Paris et devait pour cela y passer en jugement le 29 Prairial.

Le matin du 21 [9 Juin], elle est prise d’une  forte crise d’épilepsie. Alors que lentement elle revient à elle, l’esprit encore perturbé, elle répète à plusieurs reprises “qu’elle vouloit un Roi et que si elle en avoit un on ne la retiendroit pas longtemps en prison, qu’elle se fout de la Nation et qu’elle vouloit un roi et sa famille…

Le concierge du dépôt, le citoyen Légé, s’empresse de se rendre au Comité révolutionnaire local pour dénoncer la malheureuse blanchisseuse précisant : “Elle se trouvait dans l’état comme une personne qui tombe du haut-mal, écumant et se roidissant”. Il ajoute quand même qu’alors qu’elle tenait ces propos, il “n’affirmeroit pas  qu’elle soit revenue entièrement de son délire ”. Le Comité révolutionnaire décide néanmoins de la renvoyer directement au Tribunal révolutionnaire vers l’accusateur public qui la fait mettre en jugement.

Dans son acte d’accusation Fouquier omit de déclarer le mal dont souffrait la jeune femme et qui pouvait passer pour circonstance atténuante. Il concluait ainsi : “Ces propos, tenus par une femme déjà coupable de délit envers la société, ne permet pas de douter de ses intentions perfides et contre-révolutionnaires ”. Il obtint la peine de mort.

 

La Planche (Pierre-Joseph) Marchand Forain. Demeurant rue du Faubourg [Saint] Antoine à Paris 46 ans

Il est environ 3 heures de l’après-midi, ce 9 Germinal [29 Mars 1794] lorsque Pierre-Joseph La Planche et son associé Nicolas Debergue, sur leur cheval, arrivent à Lunéville [Meurthe – Meurthe et Moselle aujourd’hui] et se mettent en quête d’une auberge pour passer la nuit. Ils sont marchands forains-merciers et sont dans la région pour acheter des marchandises, essentiellement des toiles et autres mousselines, dont les prix s’envolent à Paris, qu’ils expédient par la poste vers la capitale. Ils arrivent de Strasbourg après avoir quitté Paris voici un peu plus d’un mois.

C’est chez Bernard et Marguerite Legay, aubergistes, qu’ils trouvent refuge. Intéressé par la présence de ces nouveaux venus, leur hôte s’enquiert auprès d’eux de la situation parisienne. La Planche prend la parole et dit que si le pain ne manque pas, la viande se fait très rare. Puis, la conversation se précisant, on en vient à parler de cette nouvelle conspiration qui a éclaté depuis peu.[9] La Planche déclare alors que pendant leur voyage il a entendu dire  “que la plus grande partie des sections parisiennes s’étoient réunies tumultueusement  et que deux heures plus tard nous aurions pu avoir un roi ” et il ajoute  “pour notre bonheur – où pour notre malheur ”. Pour le sien de toute évidence car ce commentaire plus tard pèsera lourd dans la balance. Enfin, l’entretien portant sur les massacres de Septembre 1792, La Planche dit avoir été choqué par leur cruauté  “Il est inhumain d’avoir ouvert le ventre de la princesse Lamballe[10] qui se plaisoit à soulager les indignités des pauvres ”. Sur ces mots, un homme qui se tenait là et avait tout entendu, interpella le voyageur “Tu parles mal, tu mérites d’avoir une paire de manchettes et je vais te dénoncer à la municipalité ”. L’homme sortit, non sans avoir demandé que l’on veillât sur La Planche. Celui-ci, consterné, ne réagit pas immédiatement. Puis, l’aubergiste étant aller accueillir un nouvel arrivant, réalisant la situation, tirant à lui son associé, il courut aux écuries et tous deux sautèrent sur leur cheval et prirent la fuite.

Malheureusement, l’individu qui venait d’entrer dans l’auberge était un magistrat local qui, s’informant de ce qui se passait, à la réponse de l’aubergiste, lui conseilla de faire arrêter La Planche séance tenante. Legay, pensant que le meilleur moyen d’empêcher le parisien de s’enfuir était d’intercepter son cheval, se précipita aux écuries où il vit qu’il avait été devancé. Il appela son fils à qui il demanda de courir derrière les fuyards afin de voir quelle direction ils prenaient. Lorsque le garçon revint, il annonça qu’ils avaient pris la route de Saint-Dié. Peu de temps après, le citoyen Vallet, l’homme qui était parti à la municipalité, en revenait accompagné d’un commissaire de police et de quelques gardes nationaux. L’oiseau s’étant enfuit, Vallet et un des gardes sautèrent sur les deux chevaux qui étaient à l’écurie et prirent la route de Saint-Dié derrière les fuyards. Plus jeune, plus vaillant, Copin, le garde national continua seul la poursuite après avoir reçu de Vallet le signalement de La Planche. Pour ce dernier, la partie était perdue. Ils étaient deux sur leur monture, Copin était seul et donc plus rapide. C’est à Saint-Clément, à une dizaine de kilomètres de Lunéville, que ce dernier les rattrapa. Réquisitionnant la maréchaussée locale, il les fit interpeller et c’est à pied qu’un détachement les ramena vers Lunéville où ils arrivèrent vers 9 heures du soir.

Le commissaire les fit incarcérer à la maison d’arrêt locale. La Planche essaya bien de se défendre disant que s’il avait parlé ainsi de la princesse de Lamballe c’était à cause “de la sensibilité de son cœur révolté de tant de cruautés ” et que pour le reste il n’avait fait que répondre à des questions qu’on lui posait en répétant ce qu’il avait entendu dire et ce sans aucune mauvaise intention. Rien n’y fit et les grilles de la prison se refermèrent sur les deux voyageurs. Nicolas Debergue retrouvera rapidement la liberté, aucune charge n’ayant été retenue contre lui.

Lors des différents interrogatoires qu’il aura à subir, tant à Lunéville qu’à Paris, La Planche répètera la même chose, il n’a jamais eu de mauvaises pensées; peut-être a t-il “repris les propos entendus un peu ingénuement mais sans aucune pensée contre-révolutionnaire ”. Lorsqu’on lui demandera pourquoi il a parlé de roi puisque le nom en est proscrit dans toute la République il répondra : “Je l’ai prononcé bonnement et sans conséquence ”. Il fera remarquer qu’à part ce Vallet, ni l’aubergiste ni sa femme ne parurent offusqués de son discours. Le témoignage du couple, d’ailleurs, ne fait que confirmer les propos tenus sans y apporter aucune appréciation particulière. Il prouvera à partir de son passeport visé à Paris le 3 Ventôse [21 février] qu’il ne pouvait avoir fait partie de la conspiration dont il a parlé, “mon dieu m’en préserve ! ”, puisque c’est vers le 25 qu’elle fut découverte et que le 26, le cachet de la municipalité en fait foi, il arrivait à Strasbourg. Tous ses papiers sont en règle. Il possède patente, carte de sûreté, certificat de civisme, certificats de contributions patriotiques…

Le 10 Floréal [29 Avril], le tribunal criminel du département de la Meurthe, siégeant à Nancy, déclare que “Laplanche est soupçonné d’être un homme détaché dans le département par la cabale conspiratrice pour y semer des principes détestables et contre-révolutionnaires ”. En conséquence, il se déclare incompétent et le renvoie devant le Tribunal révolutionnaire en vertu du tout nouveau décret du 27 Germinal [16 Avril] qui stipule dans son article 1er que “Les prévenus de conspiration seront traduits de tous les points de la République vers le Tribunal révolutionnaire à Paris ”.

Le 27 Floréal [16 Mai], le “conspirateur” La Planche est à la Conciergerie. Puis il tombe malade et est hospitalisé à l’hospice de l’Évêché. C’est alors que sa sœur, inquiète de l’état de santé de son frère, dans une émouvante lettre, s’adresse à Fouquier-Tinville et lui demande, sûre qu’elle est de son innocence, de le mettre en jugement le plus tôt possible afin qu’il retrouve rapidement la liberté et les siens qui ont tant besoin de lui… Il lui faudra attendre encore un mois pour voir, ce jour, son malheureux frére, reconnu ennemi du peuple, être condamné à la peine de mort.

 

Laporte d’Hiboust (Jean-Etienne) Clerc de Notaire. Demeurant rue Jean-Jacques Rousseau à Paris 29 ans

Son employeur, le notaire Chaudot était en état d’arrestation chez lui depuis le 22 Nivôse [11 Janvier 1794][11], gardé à domicile par deux factionnaires, les citoyens Lemaire et Laurent. Les relations entre ceux-ci et Laporte d’Hiboust, le principal clerc sont mauvaises, ce dernier ne supportant pas leur présence permanente à l’étude. Un jour, s’emportant, Laporte déclare à Lemaire “que s’il le gardoit, c’était par compassion, que la section n’avoit pas le droit d’envoyer un gardien à Chaudot ”. Une autre fois il aurait affirmé “que les Comités révolutionnaires étoient plutôt fait pour opérer la contre-révolution que le bien public et qu’ils étoient tous suspects ”. N’y tenant plus, le 2 Pluviôse [21 Janvier 1794], Lemaire se rend à son comité révolutionnaire et dénonce Laporte d’Hiboust pour ses propos, s’étonnant qu’il ne soit pas en état d’arrestation “parce qu’il disoit ouvertement ce qu’il pensoit ”. Il ajoute que, de plus, le clerc a emporté des cartons de minutes mis sous scellés et les a déposé dans sa chambre. Le jour même, Laporte d’Hiboust est arrêté.

Interrogé il nie les propos qu’on lui prête, déclarant au contraire avoir toujours parlé aimablement avec les gardiens. Quant à l’affaire des cartons, il affirme n’en avoir pris qu’un dans le cabinet de Chaudot, en présence de Lemaire, afin d’en restituer les pièces à la personne à qui elles appartenaient. Il est envoyé à la prison de Saint-Lazare et le Comité adresse son dossier à Fouquier-Tinville lui demandant si le délit du clerc dépend d’un tribunal criminel où du Tribunal révolutionnaire.

C ‘est finalement à ce dernier qu’il sera traduit, accusé “d’avoir tenu des propos contre-révolutionnaires tendant à l’avilissement des autorités constituées”. Reconnu coupable de “haine pour la révolution et la cause du peuple ayant tenu des propos des plus vicieux en contestant l’autorité des Comités révolutionnaires ”, il est condamné à mort.

 

Mayeux (Nicolas-Vincent) Marchand Colporteur de Quincaillerie. Demeurant rue Coquenard [rue Lamartine] à Paris 40 ans

Libéré le 19 Ventôse au matin [9 Mars01794] de la prison de l’Abbaye[12] où il purgeait une peine de 7 décades pour non présentation de carte de sûreté valable – la sienne, périmé, datait de 1789 -, Nicolas-Vincent Mayeux décida de fêter l’événement en faisant quelques haltes “arrosées” sur le chemin qui le menait chez lui à l’auberge du Veau qui Tête, rue Coquenard. A 8 heures, on le trouve attablé dans un café de la rue de la Michodière [rue d’Hauteville aujourd’hui] à l’angle du boulevard. Il n’en est pas à son premier verre et déguste son eau de vie allègrement. Très éméché, il soliloque et, dans son délire, tient des propos peu républicains. Malheureusement, deux employés du Comité de salut public sont présents dans l’établissement. Les choses s’aggravent lorsqu’il lance alentour : “Nous serons bien heureux si par suite nous mangeons des chiens et des chats”.

Pour les citoyens Lesimple et Matrase c’en est trop. Ils se saisissent de Mayeux et tentent de l’entraîner vers le poste de garde de la rue Favart. Mais celui-ci, furieux, ne l’entend pas ainsi et se débat. Il fait le coup de poing pour essayer de s’échapper. Ce qu’il aurait sans doute réussi à faire sans l’intervention du citoyen Primont qui, voyant le tumulte, vint prêter main forte aux deux employés du Comité. Conduit sous bonne garde auprès du commissaire de police de la section Lepeletier il s’écrie : “Vive Henri IV de l’année dernière ”, ajoutant “Je m’en fous !

Mis au violon, il est interrogé le lendemain. Il déclare ne pas se souvenir des événements de la veille attendu qu’il “étoit pris de vin”. N’ayant pas bu depuis longtemps, “le vin l’aura étourdi ”. Des témoins affirment qu’il ne faisait pas grand mal, disant surtout “bêtises et sottises ”. Le commissaire Delorme décide néanmoins de le traduire devant les administrateurs de police de la Commune “pour statuer à son égard ce qui sera convenable”. Ces derniers,  au vu des dénonciations, après délibération, ordonnent son transfert à la Conciergerie et l’envoi de son dossier à l’Accusateur public  “pour être statué ce qu’il appartiendra ”.

Lors de l’interrogatoire que lui fait subir le juge Maire, on lui observe que son propos sur Henri IV de l’an dernier “ne pouvais s’entendre que du dernier tyran Capet”. Malgré ses dénégations et l’excuse de l’ivresse, il est « convaincu de s’être rendu l’ennemi du peuple ” par ses propos. La peine de mort est prononcée.

 

Sénéchal (Henri-Joseph) Meunier à Bours-Marest (Pas-de-Calais) 40 ans

Henri-Joseph Sénéchal avait fait partie des volontaires engagés lors de la levée de 300 000 hommes en Mars 1793. S’estimant “trompé” par le maire de sa commune, il avait cherché à se soustraire à son engagement. Recherché, arrêté, il est envoyé à la prison de Pol [Saint-Pol en Ternoise] puis à celle d’Arras où il reçoit l’ordre de rejoindre son bataillon au camp de Saint-Rémy près de Maubeuge. Mais après 15 jours de vie militaire, il quitte les drapeaux et s’en va, revêtu de son seul habit de meunier, parcourir la campagne.

Ce qui devait arriver, en ces temps où la surveillance était extrême partout sur le territoire de la République, arriva le 26 Germinal [15 Avril 1794]. Traversant la plaine aux abords de la commune de Vendelles (Aisne), il est repéré par un bataillon de la garde nationale locale. Poursuivi, il est finalement interpellé. Ne possédant aucun papiers, il est conduit sur-le-champ à la Maison commune de Vendelles. Il décline son identité et déclare être en route pour rejoindre son bataillon à Maubeuge. Mais les municipaux ne croient pas cette version, estimant plutôt avoir à faire à un homme cherchant à se soustraire à ses devoirs militaires. En conséquence ils décident de le faire conduire devant les administrateurs du district de Saint-Quentin. C’est alors, qu’apprenant cette décision, Sénéchal se met à crier “Vive le Roi, Vive le Roi ! Vive le Roi Louis XVII ! ”.

Interrogé le lendemain à Saint-Quentin, il admet avoir cherché à se soustraire à son engagement affirmant toujours avoir été trompé par le maire de sa commune. Il dit avoir subsisté depuis son départ du camp en trouvant le gîte gratuit chez des collègues meuniers. “Persiste t-il à déclarer Vive le Roi ?  – Oui je le dis, oui je persiste parce que j’ai été trompé. Si je n’avais pas été trompé je ne tiendrois pas ce propos là.” Il est immédiatement transféré à la maison d’arrêt du tribunal criminel du département de l’Aisne, siégeant à Laon. Il continue à persister dans sa déclaration ne voulant “rien augmenter ni diminuer ”. Le 9 Floréal [28 Avril] le Président du tribunal criminel décide “attendu que le délit est de la compétence du Tribunal révolutionnaire ” de le faire traduire à la Conciergerie de Paris. Le 23 Floréal il prend la route de la capitale où il arrive le 29.

Interrogé le jour même par le juge Dobsen, réalisant sans doute le danger de sa situation, il varie dans ses réponses, déclarant ne plus se souvenir s’il a crié “Vive le Roi”, ayant été “tout hébété ”. Lorsque le juge lui demande la raison de cet hébétement il répond : “Parce que j’avois un certain désespoir parce qu’on m’avoit envoyé aux armées et que je n’étois pas vêtu ”. Voila la “tromperie” enfin dévoilée.

Un mémoire “d’observation” anonyme viendra bien essayer d’expliquer que Henri-Joseph Sénéchal est parfois sujet à des moments de délire où il n’a plus toute sa présence d’esprit et qu’alors, “il se livre à des extravagances dangereuses sans savoir ce qu’il fait, il sera reconnu coupable de “propos tendant au rétablissement de la Royauté ” et condamné à mort.

 

 

 

Salle de l’Egalité

 

Président : Coffinhal   Juges : Deliège, Harny    Accusateur : Liendon

 

Gamache (Claude-Henri) Comte. Propriétaire Cultivateur à Bourges (Indre) 50 ans

Il est dénoncé le 12 Germinal [1er Avril 1794] auprès du Comité de surveillance révolutionnaire du district de Bourges par un nommé Cochet pour s’être “exprimé d’une manière indigne envers la Nation”.

Alors que Cochet, laboureur de son état, chargé par la municipalité du recouvrement des contributions publiques, se présentait chez Gamache “porteur d’un rolle d’accompte des impositions de 1790” il trouvait celui-ci attablé en compagnie de sa sœur et de 5 prêtres. Pour payer, le riche cultivateur sortit un impressionnant rouleau de papier-monnaie. “Vous ne manquez pas d’assignats” lui fit remarquer le citoyen Aloncle qui accompagnait Cochet ce jour.  “J’en ai assez pour faire pendre toute la foutue Nation ”, aurait répondu Gamache. Le laboureur rapporte également qu’un batteur en grange  nommé Mallet, un journalier, lui avait répété qu’aux environs du dernier Noël, Gamache, pour qui il travaillait, aurait déclaré : “Si j’avais 30 000 hommes à ma suite, je traverserai toute la France, je m’en fous, je me jetterai du côté du plus fort ”.

Interrogé par le Comité de surveillance le 18 germinal, Gamache déclare avoir dit qu’il avait assez d’assignats, non pour la Nation, mais “pour faire pendre tous les gens de Brécy qui lui faisaient du tort et dévastaient ses propriétés”, propos qui sera confirmé par un témoin, ami de Cochet, présent le fameux jour.

Il est néanmoins renvoyé devant le tribunal criminel du département qui se déclare incompétent et l’expédie au Tribunal révolutionnaire où il est condamné à mort, “prévenu de propos qui prouvent qu’il est l’ennemi du peuple et un agent de la contre-révolution ”.

 

Gamache (Denis-Eléonore-Michel de) Comte. Maître Camp de Cavalerie. Porte-Guidon [Porte-Drapeau] de l’ancienne Gendarmerie. Chevalier de Saint-Louis. Demeurant quai de la Tournelle à Paris 52 ans

Le comte de Gamache ne figurait pas sur la liste des prévenus du jour. Lorsque l’huissier chargé d’extraire les accusés traduits devant le Tribunal révolutionnaire prononça le nom de Gamache, deux prisonniers répondirent à l’appel. L’homme, embarrassé par cette situation, prit le parti de conduire les deux prévenus au tribunal et de s’en expliquer auprès de Fouquier-Tinville. Celui-ci, apprécia ce procédé et pour ne pas avoir “dérangé” inutilement ce second Gamache, il l’envoya vers Coffinhal qui présidait et qui décida, puisqu’il était là, de l’inclure à l’audience du jour, inscrivant lui-même son nom à la suite des autres sur la liste dressée par le greffier pour les questions au jury.

Il n’y a aucun interrogatoire, aucune pièce à son encontre; on ne sait pourquoi il est sur les bancs du tribunal et l’on a, bien sûr, aucun compte rendu des débats. A la fin du jugement du jour on trouve juste ces quelques lignes : “Vu encore l’accusation verballement faite  à l’audience par l’accusateur public contre Denis-Eléonor-Michel Gamache cy devant comte âgé de 52 ans, guidon de l’ancienne gendarmerie né et demeurant à Paris, consigné dans le procès-verbal de la séance de ce jour par laquelle le dit Gamache est prévenu d’avoir conspiré contre le peuple français, de s’en être rendu l’ennemy et de s’être associé aux crimes et manœuvres du dernier tiran, de sa famille et ses autres complices, pratiqués contre les français ”. Or, le flou, le vide de cet énoncé de “jugement” s’expliquent aisément lorsqu’on voit le dossier d’arrestation de Gamache. Il est arrêté sans aucun motif. Le document que devaient remplir les Comités de surveillance des sections dont dépendaient les prévenus et qu’ils devaient adresser sous huit jours au Comité de sûreté générale est, en ce qui le concerne, sans appel. Il n’a jamais fait parler de lui sur sa section; il n’a aucune liaison suspecte; il n’a jamais énoncé d’opinions contraires à la Révolution; il a toujours fait son service (dans la garde nationale) et ce avant et après le 10 Août. En fait, il n’a qu’un seul tort, il est né noble.

C’est donc un homme tranquille, veuf, père de deux jeunes filles, vivant d’un petit revenu, qui se promène dans le jardin du Palais-National [Les Tuileries] ce 9 Septembre 1793 lorsqu’il est accosté par un individu qui lui dit : “N’êtes vous pas le ci-devant comte de Gamache ?” Sur sa réponse affirmative, l’homme ajoute “Eh bien suivez moi au Comité de sûreté générale !” Fort de la tranquillité de sa conscience, Gamache le suit sans difficultés dans les locaux du Comité, tout proche. On lui pose la question d’identité et, sans autre interrogatoire, on l’expédie directement à la prison de l’Abbaye “où il demeurera détenu jusqu’à ce qu’il en soit autrement ordonné”. Il est arrêté comme suspect “en sa qualité de ci-devant”.

    Il est intéressant de remarquer que les trois membres du Comité présents ce jour là, qui signent le mandat d’arrêt, sont  Basire, Chabot et Julien de Toulouse[13], trois députés corrompus, des “fripons”, en relation “d’affaires” avec les milieux contre-révolutionnaires, qui viennent – Basire le 5 Septembre à la Convention -, sans doute pour redorer leur blason révolutionnaire quelque peu terni, à quelques jours du renouvellement du Comité de sûreté générale où ils souhaitent continuer à siéger, de demander des mesures extrêmes contre les nobles. Ils ne seront pas reconduits dans leurs fonctions, bientôt mis en état d’arrestation et, pour les deux premiers, condamnés et exécutés avec les “Dantonistes” le 19 Germinal [5 Avril 1794], Julien de Toulouse parvenant à s’évader, à passer le 9 Thermidor et à sauver sa tête.

Pour Gamache, très éloigné dans son cachot de l’Abbaye de ces sombres considérations de basses politiques orchestrées par de misérables manipulateurs faisandés, qui, de son cas, par zèle patriotique, cherchent un exemple à leur pauvre gloire, le calvaire commence. Il écrit au Comité, rappelant sa toujours bonne conduite “de bon citoyen fidèle aux lois de son pays”. Il produit tous les documents nécessaires à la preuve de son affirmation : attestation du dépôt de sa croix de Saint-Louis[14] à sa municipalité en date du 24 Août 1793; certificat du commandant et des autres officiers de la garde nationale de sa section attestant ses prises de service “avec exactitude et en personne, chaque fois qu’il en a été requis” et ses contributions patriotiques aux frais de guerre, document signé par trente sectionnaires, son certificat de résidence, et surtout un certificat du Comité révolutionnaire de sa section des Sans-culottes, affirmant “qu’après toute information prises il ne s’est rien trouvé à sa charge”. Il n’obtient pas de réponse.

Le 23 Septembre il tombe malade et est transféré à l’infirmerie de la prison de la Force , souffrant d’une “plétore générale”. Devant son état de santé qui s’aggrave il écrit de nouveau, demandant à être élargi, arguant qu’on ne peut le retenir que parce qu’il a le tort d’être noble, ce qui, dit-il est “le crime du sort”. Il s’engage, si l’on accède à sa demande, à se présenter chaque jour à sa section.

De nouveau aucune réponse. Il écrit encore, précisant que les décrets concernant les nobles suspects s’appliquent à ceux qui ont des parents émigrés, ce qui n’est pas son cas. Il attend, les semaines passent, rien ne vient puis un jour on le transfère à la Conciergerie. Le 22 Prairial, ayant vu un placard où il était demandé aux détenus de fournir leurs pièces justificatives, il écrit une dernière fois, déclarant que les siennes était au Comité de sûreté générale, qu’il fallait les consulter car elles ne laissait “aucun nuage sur son civisme ”.

Il n’aura pas eu le temps d’obtenir quelque réponse que ce soit et ce matin, lorsque l’huissier s’est présenté et a appelé Gamache il a répondu présent, est monté au tribunal alors que c’était son homonyme qui était attendu et, sans autre forme de procès que la constatation de sa présence, a été condamné à la peine de mort.

 

Langlet (Marie-Jeanne-Charlotte) Épouse Mantienne 29 ans

Condamnée dans l’affaire de son mari [voir ci-dessous] comme complice de celui-ci. Sur le procès verbal d’interrogatoire du 18 Pluviôse [6 Février 1794] il est indiqué que “sa femme a le tort d’être sa femme  ”…

 

La Trémoille (Charles-Auguste-Godefroy de) Prince et Clerc Tonsuré. Demeurant rue [Saint] Dominique à Paris 28 ans

Recherché depuis plusieurs semaines, “le frère de l’assassin Talmon[15] est arrêté à Paris le 25 Nivôse [14 Janvier 1794] par le Comité révolutionnaire de la section de la Montagne. C’est un citoyen Dupont, courtier de change et espion de comité occasionnel, avec lequel il avait rendez-vous pour affaires d’argent qui le dénonce et contribue à son arrestation. Depuis fin Août 1793 et la loi des suspects du 17 Septembre, le prince-abbé, craignant d’être arrêté, n’avait fait renouveler ni son certificat de résidence, ni sa carte de sûreté et avait quitté son domicile. Il ne pouvait donc plus user librement de sa grande fortune et se voyait dans l’obligation d’emprunter de grosses sommes : 10 000 livres le 30 Août par acte notarial, puis 18 000 et 30 000 livres plus tard et de faire des affaires par l’intermédiaire de tierces personnes.

Alors qu’on lui demande, lors de son interrogatoire, où il a couché depuis le mois d’Août dernier, il répond qu’ayant beaucoup d’amis il a logé trois jours dans un endroit, trois jours dans un autre. Sommé de donner les noms des gens qui l’ont hébergé il déclare qu’il ne nommera personne de crainte de les compromettre. Devant sa mise parfaite et son élégance on lui demande de nommer son perruquier : “Ce sont les femmes de chambre des femmes chez lesquelles je couche qui me donnent un coup de peigne”. Pour les membres du comité de la section de la Montagne, La Trémoille, de profession, est considéré comme “ci-devant abbé et depuis, courant les filles, les maisons de jeux et les contre-révolutionnaires”.

Transféré à la Conciergerie le 27 Nivôse [16 Janvier], il est de nouveau interrogé le lendemain par le juge Ragmey. Il reconnaît être le frère du prince de Talmont, général de cavalerie des armées Vendéennes, qu’il affirme n’avoir pas vu depuis plus d’un an et dont il dit ignorer la résidence actuelle. Peut-être, à cette date, ne savait-il pas encore que son frère venait d’être fait prisonnier près de Fougères le 8 Nivôse [28 Décembre 1793]. Reconnu, conduit à Laval, Talmont sera finalement exécuté dans la cour du château familial le 8 Pluviôse [27 Janvier 1794].

Le prince-abbé admet également être allé à Calais, certes, mais, affirme-t-il, ce n’était que pour régler une vieille querelle personnelle. Quant au 10 Août, il déclare l’avoir passé chez lui, malade et alité. Il refuse un défenseur : “Je me défendrai moi même”. Il connaissait, bien sûr, le sort qui l’attendait.

Dans son Almanach des bizarreries humaines, Bailleul nous apprend que le prince-abbé était un agent de “l’Étranger”: “Dans la distribution des rôles, le sien était de veiller aux intérêts communs« ceux de sa famille, émigrée, dont il avait reçu les biens en donation, notamment trois hôtels particuliers dans Paris, afin que ceux-ci échappent à la confiscation par la République. Il fit six fois le voyage d’Angleterre. Il spéculait sur la vente des biens nationaux. Il connaissait parfaitement toutes les intrigues dont les comités de gouvernement d’alors étaient environnés. Il parlait souvent de la corruption de plusieurs de leurs membres; des affaires qu’ils avaient terminées par ce moyen, cependant il ne révélait point le secret de ces intrigues, sinon qu’il indiquait sans trop de mystère Chabot comme l’un des hommes dont on tirait le meilleur parti ”. Il est bien évident que l’abbé de la Trémoille était un agent contre-révolutionnaire particulièrement actif.

Un évènement tout à fait particulier et parfaitement à l’image de ce personnage flamboyant allait précipiter son jugement et sa condamnation.

Emprisonné, simulant une maladie fictive et sans doute à force d’argent, le Prince abbé avait obtenu son transfert à l’Evêché afin de se rapprocher de son amante, la Princesse polonaise Rosalie Chodkiewicz âgée de 25 ans.

Ayant été condamnée à mort le 3 Floréal [22 Avril], s’étant déclarée enceinte sans que cela ait pu être démontré, elle avait été placée à l’Evêché dans l’attente de la confirmation de sa grossesse. Quatre décades étaient passées et on semblait l’avoir oubliée.

Sachant que la belle princesse n’était pas “grosse”, et que ses jours étaient comptés, le Prince était prêt à tout pour sauver celle qui ne désirait rien tant, on l’imagine, que d’être réellement enceinte. Les femmes étant séparées des hommes, ils mirent au point un stratagème.

A l’Hospice se trouvait une salle de bains destinés aux malades, gardée par un porte-clefs. La Trémoille décida la princesse en période de fécondité à se glisser furtivement dans la salle vide à l’heure du retour de promenade. Puis elle s’y laisserait enfermer. De son côté, il la rejoindrait à la faveur de la pénombre du soir et resterait avec elle le temps nécessaire à l’accomplissement de leurs desseins. Mais il fallait gagner le porte-clefs. A l’heure du repas, La Trémoille l’approcha et lui proposa 2000 écus [12000 livres, une somme énorme – La conversion est évidemment difficile à effectuer mais considérant qu’il s’agissait de monnaie métal et non d’assignats fortement dépréciés, on peut admettre un équivalent d’environ 88000 euros] pour acheter son silence. Malheureusement, ce garde était un patriote fidèle et il ne voulut rien entendre. Pire, il courut raconter l’affaire à Fouquier qui dans le même temps recevait de l’économe de l’Hospice, cette lettre qui confirme le fait :

Au citoyen Fouquier-Tinville

Accusateur Public, Paris

Citoyen,

Il n’y a rien de nouveau à l’hospice, si ce n’est que la princesse a encore cherché à séduire un infirmier pour lui procurer une entrevue avec la Trémouille; mais tu peux être tranquille.

                                                   Salut et Fraternité

                                                                                       (Signé) Ray.

                                                                                18 Prairial  2e de l’an de la République française 1 et indivisible

C’est ainsi que Fouquier s’empressa de faire transférer le Prince-Abbé à la Conciergerie et de le faire passer en jugement ce jour. Cela lui remit également en mémoire la présence de la Princesse à l’Evêché. Il se rappela qu’il devait lui faire passer un examen de contrôle de sa grossesse supposée. Ce sera chose faite le 12 Messidor [30 Juin] avec les conséquences que l’on sait [voir Prolégomènes : « La liste du cimetière de Picpus »]…

 

Lebrasseur (Joseph-Alexandre) Intendant de la Marine Royale. Conseiller de la Cour des Aides. Demeurant rue Taitbout à Paris 52 ans

Ancien colon, Commissaire général à Saint-Domingue entre 1780 et 1782, il est arrêté le 13 Floréal [2 Mai 1794] par le Comité révolutionnaire de la section du Mont-Blanc, prévenu de complicité avec la famille Laborde et la coalition des colons de l’hôtel Massiac.

Le club de l’hôtel de Massiac, situé place des Victoires, réunissait des colons de Saint-Domingue, riches planteurs, nobles pour la plupart, qui voulait le maintien des privilèges des blancs dans les colonies et particulièrement celui de l’esclavage.

Dès 1788, Brissot avait fondé la Société des amis des Noirs  qui luttait pour l’abolition. Sous la Constituante la lutte fut âpre entre les deux groupes mais l’influence des membre du club de Massiac l’emporta et l’esclavage perdura. Il faudra attendre la révolte des noirs et un décret de la Convention en date du 16 Pluviôse [4 Février 1794] pour voir enfin “l’esclavage des nègres aboli dans toutes les colonies”. Ainsi, “Tous les hommes, sans distinction de couleur, sont citoyens français et jouiront de tous les droits assurés par la Constitution”. Cela donna à Danton l’occasion de prononcer une de ses phrases fameuse dont, malheureusement la postérité ne sut s’inspirer : “Nous travaillons pour les générations futures, lançons la liberté dans les colonies ”.

Lebrasseur, bien qu’il l’ait nié durant son interrogatoire, était un intime de Jacques-Joseph Laborde, ancien banquier de Louis XVI, ancien colon, condamné à mort et exécuté le 29 Germinal [18 Avril 1794] pour avoir favorisé l’émigration de son fils, parti en Angleterre en emportant la totalité de sa fortune sous la forme de tableaux qu’il avait acquis en vendant ses propriétés à… son père. En effet, Joseph Noé, maître d’hôtel de Laborde témoigna “avoir vu venir fréquement le nommé Brasseur en compagnie de beaucoup de colons de l’hôtel de Massiac”. Un domestique ajoutera qu’en 1791, il avait “porte ouverte chez le cy devant la borde ”.

L’intendant de marine reconnaît s’être rendu “2 où 3 fois” au club de Massiac mais nie avoir participé à quelque discussion que ce soit au sujet des colonies n’en ayant, dit-il, de toute manière aucun droit, n’étant pas propriétaire. Il affirme n’avoir fréquenté qu’un nommé Belin, son ancien voisin, reparti depuis à Saint-Domingue. En fait Belin de Villeneuve, son associé, fervent membre du club de Massiac, considéré comme émigré, dont un témoin dira qu’il habitait avec Lebrasseur rue Taitbout. Lors de la perquisition, on trouvera des lettres de Belin en provenance d’Angleterre…

Prévenu d’avoir eu des relations et des correspondances avec les conspirateurs de l’hôtel de Massiac, prévenu d’avoir coopéré à l’émigration de Laborde fils et d’avoir contribué à faire sortir du territoire français des tableaux et autres monuments des arts que ce conspirateur a exporté en Angleterre ”, il est condamné à la peine de mort.

 

Leveillard (Louis-Guillaume) Doyen des Gentilshommes de la Chambre du Roi.[16] Officier de la Bouche. Demeurant à Passy 61 ans

Aucun interrogatoire, aucune pièce dans le dossier. Juste un billet de la main de Coffinhal, sans doute écrit juste avant l’audience, sur lequel sont inscrites les questions qu’il comptait poser et qui constituent le seul dossier d’accusation :

S’il n’étoit pas avant la révolution Syndic de Passy ou s’il n’avoit pas un emploi à l’ancienne municipalité.

Si après le 14 juillet 1788, daccord avec le traître Joly il ne chercha pas à faire égorger par des hommes de la ferme les auteurs des doléances de la Nation qui mettoient au jour les vols de la ferme.

Le jugement, comme souvent, est la copie conforme de l’acte d’accusation. Dans le cas présent, il nous permet de connaître les raisons de la condamnation :

Veillard attaché en qualité de l’un des gentilhommes de la chambre du Tyran dont il étoit le doyen n’a cessé de conspirer contre le peuple dont il étoit l’ennemy pour faire triompher le despotisme et la tyrannie. En effet les communes environnantes de Paris ayant crue devoir lors de la convocation des états généraux en 1789, présenter dans un mémoire les exactions, les concussions exercées envers elle par ce qu’on appeloient les compagnies des fermiers généraux dans la perception des impots, pour servir à la rédaction des ci devants cahiers. Veillard, sindic municipal de la municipalité de passy signe le premier ce mémoire mais comme veillard étoit intéressé luy même dans ces odieuse exactions et que le tyran et ses suppôts lui firent reprocher cet acte de justice, de sorte que veillard ne craignit pas d’employer les moyens les plus odieux pour perdre l’homme de loi par qui ce mémoire avoit été rédigé et solliciter du tyran une lettre de cachet contre luy, l’accuser publiquement de faux, en déniant dans une lettre inséré au Journal de Paris du 12 Avril 1789 qu’il eut jamais signer ce mémoire. Enfin et depuis le 14 juillet il se ligua avec Joly, ci devant membre de la commune et depuis ministre du tyran et tenta de faire assassiner par ses stipendiers de la Ferme générale l’auteur de ce mémoire…

Plein de bonne foi, peu au fait des terribles réalités du moment, le vieil homme adressa un billet justificatif des plus étonnant : “Le citoyen Leveillard est l’ami le plus intime que Franklin  (Benjamin Franklin) ait eu en France; il a passé avec luy les 9 années de son séjour à Passy les Paris. Le citoyen Leveillard peut-il être soupçonné d’être un mauvais patriote antirépublicaniste. L’ami de Franklin peut-il être un ennemy de la  Liberté ?” Les jurés n’avaient pas cette mémoire qualitative et, bien qu’il n’y ait rien d’officiel contre lui, ils l’envoyèrent à l’échafaud.

 

Lhomme (François) Domestique rue de Provence à Paris 26 ans

Il était employé par Claire-Madeleine de Lambertye, comtesse de Villemain, condamnée et exécutée le 7 Germinal [27 Mars 1794], convaincue d’intelligence avec les ennemis de la République et tout particulièrement avec son amant émigré, le duc de Polignac.

Mme de Villemain, détenue à l’hospice de l’Évêché, souffrante, avait envoyé à Lhomme un billet dans lequel elle le priait de bien vouloir lui apporter quelques objets dont elle avait besoin, du linge, un fichu de coton pour lui servir de bonnet, du vinaigre ainsi que des pommes à cuire et des oranges. Il se rend donc à l’Évêché le 26 Pluviôse [14 Février 1794] muni des effets demandés. Ayant appris que les hommes étaient séparés des femmes et que le corps de logis de ces dernières était au fond de la cour, il se dirige de ce côté. Rencontrant des travaux, il passe au travers des ouvriers et se retrouve dans la salle intérieure sans avoir rencontré aucun guichetier à qui remettre son paquet. Découvert en cette salle il est arrêté et accusé de s’être introduit « furtivement« .

Interrogé le 5 Ventôse [23 Février], il proteste de sa bonne foi disant n’avoir eu d’autre but que de remettre à sa maîtresse les objets réclamés et affirmant ne pas avoir rencontré de guichetier. Il ne s’est pas caché et pensait bien, en avançant vers le bâtiment des femmes, finir par trouver quelqu’un avec qui s’expliquer. Il déclare n’avoir jamais eu connaissance de correspondances ni d’intelligences de sa maîtresse avec des émigrés, affirmant que depuis 2 ans, elle ne voyait presque personne excepté 3 où 4 de ses amies qui passaient de temps à autre.

Prévenu de s’etre introduit furtivement dans la maison d’arrée ou étoie detenue la femme Villemain conspiratrice, en trompant la surveillance des citoyens préposés à la garde des détenus. Il parroie que cet homme étoie l’agent de ses trames et de ses intelligences avec les ennemis de la Nation Française”, il est condamné à la peine de mort.

 

Mantienne (Claude-Michel) Coiffeur. Demeurant rue de Berry [partie de la rue Charlot comprise entre la rue de Bretagne et la rue de Poitou] à Paris 40 ans

Le citoyen Pernet, marchand de vin rue [Saint] Louis [rue de Turenne] se rend, le 15 Pluviôse [3 Février 1794] à 8 heure du soir au siège de sa section de l’Indivisibilité pour déclarer un vol dont il vient d’être victime. Il a retrouvé ouverte la porte de sa chambre située derrière son magasin. On lui a dérobé des couverts en argent, une montre en or, des boucles à jarretières, des boucles d’oreille en argent, 50 louis d’or, 1300 livres en numéraire, des chemises en baptiste, des bonnets en dentelle de Valenciennes, des déshabillés en mousseline… La porte n’ayant pas été fracturée, il ne peut s’agir que de quelqu’un possédant de fausses clefs ou un rossignol. Il déclare que ses soupçons se portent sur le citoyen Mantienne, coiffeur rue de Berry. En effet, il y a environ 3 semaines, celui-ci est venu boire une bouteille chez lui et lui a tenu de mauvais propos. Il lui a dit, entre autre, qu’il “portoit de l’argent chez un particulier et que cet argent est pour être envoyé aux émigrés pour la Vendée ”. Puis, alors que Pernet faisait visiter sa chambre à Mantienne, celui-ci lui aurait proposé de lui acheter ses couverts en argent et même de lui prêter du numéraire, ce à quoi Pernet aurait répondu qu’il n’ en avait pas besoin, “qu’il avoit encore environ 50 louis d’or dans sa commode et 1300 livres en argent blanc…” Ce qui lui fait penser que le nommé Mantienne est l’auteur où le complice du délit, “c’est qu’il étoit à boire chez lui avec sa femme au moment où le vol a été commis”.

Le 18 pluviôse à 11h du soir, un commissaire de police, accompagné d’une patrouille, se rend chez Mantienne, rue de Berry. La perquisition ne donne rien et le coiffeur est emmené au violon de la section où il passera la nuit afin d’être interrogé dès le lendemain matin. Sa femme est laissée avec leur enfant “d’environ 2 ans ” sous la garde de 2 factionnaires afin qu’ils ne puissent communiquer.

Lors de son interrogatoire, Mantienne déclare être coiffeur mais “sans pratique depuis plusieurs mois”. Il nie avoir eu connaissance de ce vol et réfute les propos sur l’argent passé aux vendéens ainsi que le fait qu’il ait cherché à acheter à Pernet quoique ce soit et ajoute n’être jamais allé dans sa chambre. Il ne reconnait pas non plus lui avoir proposé de lui prêter de l’argent et rejette la réponse que le marchand de vin lui aurait fait, lui indiquant avoir de l’or et de l’argent dans sa commode, arguant “qu’il n’y a pas d’hommes assez bêtes pour faire de pareilles confidences”. Un témoin ayant affirmé que Mantienne lui avait proposé de “s’affilier avec lui et autres pour voler ”, il nie fermement ce fait.

Malheureusement pour lui, la déclaration de son épouse varie sur un point. Elle admet avoir eu connaissance du vol commis chez Pernet et lorsqu’on lui demande qui lui a appris, elle répond : “Mon mari ”, alors que celui-ci avait déclaré ne pas en être au courant. De plus on trouve sur elle une liasse de 1030 livres en assignats dont elle ne peut dire la provenance, ajoutant : “demandez à mon mari”. La question ne sera pas posée à Mantienne.

Voilà tout le dossier. Si l’on peut penser, par intime conviction, que le coiffeur est bien le commanditaire du vol dont il est question, aucune preuve ne vient confirmer le fait, jusqu’aux perquisitions effectuées chez ses plus proches relations qui demeurèrent vaines. De plus, l’affaire ne dépendait que d’un simple tribunal criminel.

Le 18 Floréal [7 mai], après avoir pris connaissance des pièces du dossier (le seul et unique interrogatoire du 18 Pluviôse), le tribunal central des directeurs de jury du département de Paris décidait que, compte tenu des propos que Mantienne a tenu  en présence du citoyen Pernet, relatifs à l’argent qu’il faisait passer aux émigrés, l’affaire dépendait du Tribunal révolutionnaire et devait être remise entre les mains de l’Accusateur public.

Aucun autre interrogatoire ne sera fait et les jurés concluront à la peine de mort pour le couple à l’unanimité. Le jugement, qui est la reprise mot pour mot de l’acte d’accusation de Fouquier-Tinville, mérite d’être rapporté :

Ils peuvent être mis au rang des plus grands fléaux qui puissent désoler un empire. Voleurs de profession, livrés a tous les crimes qui peuvent souiller la nature humaine et déparer et déshonorer la société, ils sont encore prévenus d’être les agens des conspirateurs de l’extèrieur et de la Vendée pour leur faire passer du Numéraire. C’est Mantienne lui même qui a déclaré a un Citoyen qu’il portoit de l’argent chez un autre individu pour être envoyé aux émigrés. Ses mœurs dissolus et sa profonde corruption, ses escroqueries et ses vols avoués par lui même démontrent qu’il est digne d’être l’agent des Dartois, des Condés, des Calonne et de toute cette horde de scélérats conjurés contre la liberté et l’empire de la vertu et des mœurs”.

 

Ce même jour, après les exécutions, la nuit est tombée sur la ville et les théâtres ouvrent leurs portes.

Aujourd’hui, à l’Opéra-Comique National, rue Favart, on joue “Mélidor et Phrosine”, comédie en 3 actes précédée de « l’Homme Vertueux », comédie en 1 acte.

Au Théâtre de la République, rue de la Loi [rue de Richelieu], 2ème représentation des “Dangers de l’Ivresse”, comédie…

Au Théâtre de la rue Feydeau, “Roméo et Juliette”, opéra en 3 actes.

Quant au Théâtre du Vaudeville, il donne 3 pièces, “Le Nègre Aubergiste”, “La Nourrice Républicaine” et “Le Noble Roturier”.

En cette période plus que troublée, les théâtres font le plein. Sans doute cherche t-on à se changer les idées et à oublier la terrible réalité… si cela est encore possible.

Toujours dans la rubrique “Spectacles”, une annonce de l’Amphithéâtre d’Astley, faubourg du Temple, nous apprend qu’ “Aujopurd’hui, à 5 h et demie précise, le citoyen Franconi, avec ses élèves et ses enfants, continuera ses exercices d’équitation et d’émulation, tours de manège, danses sur ses chevaux, avec plusieurs scènes et entractes amusants. Il donne des leçons d’équitation et de voltige, tous les matins pour l’un et l’autre sexe ”.

 

Notes

[1] Le Gobelet du Roi comprenait à la fois l’Échansonnerie et la Paneterie, autrement dit les services du vin, du pain et de la table royale, le tout dépendant du département de la Bouche du Roi.

[2] La Convention, Assemblée nationale, siégeait depuis le 10 Mai 1793 dans la salle des Machines du palais des Tuileries, devenu alors Palais national.

[3] Le couvent de Sainte-Pélagie, transformé en prison, se trouvait à la hauteur du 56 rue de la Clef dans le 5e arrondissement.

[4] Par décret du 28 Mars 1793, pour faciliter la tâche des comités de surveillance révolutionnaire tous les propriétaires, concierges, fermiers, régisseurs, portiers, hôteliers et logeurs divers de toutes les habitations sur le territoire de la République, sont tenus d’afficher à l’extérieur des maisons dans un endroit apparent et en caractères lisibles, les noms, prénoms, surnoms, âge et profession de tous les individus y résidant.

[5] Cette odieuse proclamation a longtemps été attribuée à Barère qui, à maintes reprises, s’en est toujours vivement défendu. Dans ses Mémoires, il affirme qu’elle « a été prononcée en effet dans un rapport fait au nom du Comité des finances à la Convention nationale par une bouche que tout le monde connaît« . Or, le rapporteur du Comité des finances était invariablement Cambon. Le même qui disait également, ce qui est prouvé et qu’il n’a jamais nié : « Voulez vous faire face à vos affaires ? Guillotinez ! « 

[6] Ancien palais transformé en prison, elle était située à la hauteur du numéro 2 de la rue du Roi-de-Sicile – Grande Force (pour les hommes) -, et donnait également sur la rue Pavée – Petite Force (pour les femmes).

[7] Ancien couvent transformé en prison, il se trouve au 70 rue de Vaugirard.

[8] Créé par le décret du 14 frimaire an II [4 Décembre 1793] l’Agent national représente le gouvernement auprès des administrations des districts et des communes. Ils remplacent, de fait, les anciens procureurs syndics. Leur tâche est la surveillance de l’application des lois et des décisions de la Convention et de ses comités.

[9] Il s’agit de la conspiration dite « des Hébertistes », accusés autour de Jacques René Hébert, substitut de la Commune de Paris, d’avoir cherché à renverser le gouvernement révolutionnaire en lançant un appel à l’insurrection. Arrêtés le 24 Ventôse [14 Mars 1794] sur ordre du Comité de salut public, après un vote de la Convention, ils sont jugés et condamnés à mort le 4 Germinal [24 Mars].

[10] Marie-Thérèse de Savoie-Carignan, princesse de Lamballe, née en 1749. Confidente et intime de Marie-Antoinette, elle est arrêtée après le 10 Août et enfermée à la prison de la Force. Elle y est massacrée le 3 Septembre 1792, son intimité violée et souillée et sa tête mise au bout d’une pique et promenée devant les fenêtres de la tour du Temple où la reine est enfermée.

[11] Il était impliqué dans une affaire d’emprunt de 6 millions de livres, lancé par le prince de Galles et les ducs d’York et de Clarence en 1790, ce qui, bien sûr, à cette époque, était un crime majeur. Il n’avait fait qu’apposer sa signature “en second” sur des imprimés, pour authentification, comme la loi lui en faisait obligation, sans connaître, disait-il, l’utilisation finale de ces actes. Une lettre trouvée chez lui, provenant de l’une de ses relations, un prêtre, contenant des propos très antirépublicains, avait également contribué à sa mise en accusation. Il donna des preuves de son patriotisme mais fut condamné à mort le 25 Pluviôse [13 Février 1794] comme complice du complot de l’emprunt des princes anglais.

Le lendemain matin, alors que, par « chance », l’audience de ce 25 Pluviôse ayant fini trop tard, l’exécution n’avait pu avoir lieu, la famille de Chaudot, clamant l’innocence de ce dernier ainsi que son grand patriotisme, rédigeait une pétition adressée à la Convention. Fait rarissime, l’Assemblée demandait qu’il soit sursis à son exécution et transmettait le dossier à son comité de législation, lequel estimait qu’une lettre ne pouvait être opposée qu’à la personne qui l’avait écrite et prenait contact avec le Tribunal révolutionnaire. Après deux jours de réflexion, ce dernier, tout en prenant note de la décision des députés, maintenait son verdict, le notaire restant coupable de conspiration contre la République. De plus, pour le rapporteur, la déclaration du jury était souveraine et ne pouvait être remise en cause sinon à voir disparaître toute l’institution judiciaire. Chaudot rejoignait donc sur la charrette les condamnés du 29 Pluviôse. Apprenant l’exécution de son mari, Mme Chaudot, enceinte, s’est donné la mort en se jetant de la fenêtre de son domicile, rue Jean-Jacques Rousseau.

[12] Ancienne prison de l’abbaye de Saint-Germain-des-Prés, prison militaire sous l’ancien régime, elle sert après le 10 Août à enfermer les défenseurs Suisses des Tuileries ainsi que les gardes du corps du roi. Les massacres de Septembre y furent particulièrement importants (elle se trouvait sur le tracé du Bd St-Germain, à l’angle du Passage de la Petite Boucherie).

[13] Claude Basire, né en 1761, député de la Côte d’Or, condamné à mort et exécuté avec Danton le 16 Germinal [5 Avril 1794]; François Chabot, né en 1756, député du Loir-et-Cher, condamné à mort et exécuté avec Danton le 16 Germinal; Jean Julien dit Julien de Toulouse, né en 1750, député de la Haute-Garonne.

[14] L’ordre de Saint-Louis, réservé aux catholiques, avait été institué par Louis XIV en 1693 pour récompenser le mérite militaire de la noblesse française.

[15] Antoine Phillipe de la Trémoille, prince de Talmont, né en 1766.

[16] Dirigée par le grand chambellan elle a la charge des appartements du roi et de l’escorte de la personne du roi.

Bibliographie

Lyons M.   Révolution et Terreur à Toulouse, Toulouse 1980